Corbito

Chapitre 6

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La pluie commença avant le jour et ne cessa pas lorsque l’atelier ouvrit. Elle frappait les vitres hautes, coulait le long des carreaux et assombrissait assez la pièce pour qu’on allumât une lampe sur la table la plus éloignée des fenêtres. Nicolas l’entendit sans y prêter longtemps attention. Il avait devant lui une page à terminer, Philibert travaillait de l’autre côté de la table et le patron avait annoncé qu’un paquet devait parvenir à la librairie avant midi.

Trois ans plus tôt, un matin aussi sombre aurait compliqué chacun de ses gestes. Il aurait cherché les caractères, vérifié la position de ses doigts et hésité avant de défaire une ligne. À présent, il avançait sans avoir besoin de regarder la casse à chaque lettre. Ses mains connaissaient les distances. Il relut la composition, corrigea un caractère abîmé et posa la galée près de Philibert.

— Tu peux vérifier pendant que je prépare le paquet ?

— Tu me confies une page entière ? demanda Philibert en levant les yeux.

— Je te demande de la relire.

— C’est presque pareil.

— Seulement si tu ne trouves rien.

Philibert prit la galée avec la gravité d’un homme auquel on remettait un document officiel. Nicolas alla chercher les feuilles commandées par le libraire. Il les enveloppa, protégea les angles et noua la ficelle assez fermement pour que le paquet supportât le trajet sans marquer le papier. Lorsqu’il revint, Philibert avait posé un signe en marge de l’épreuve.

— Une espace, dit-il.

— Elle est à sa place, répondit Nicolas après avoir examiné la ligne.

— Je voulais m’assurer que tu vérifierais mon travail.

Le patron entra au moment où Nicolas allait répondre et, après un coup d’œil au paquet, regarda la pluie derrière les vitres.

— Vous irez à deux. Le libraire doit vous remettre une caisse de volumes. Ne la laissez pas prendre l’eau.

— J’espérais justement sortir, dit Philibert en repliant l’épreuve.

— Vous l’espériez avant ou après avoir vu le temps ? demanda le patron.

— Avant, répondit Philibert après une hésitation.

Ils partirent quelques minutes plus tard avec le paquet abrité sous une toile cirée. Sans être violente, la pluie tombait serrée et obstinée, faisait briller les pavés, effaçait le sommet des façades et poussait les passants sous les auvents. Philibert marchait le col relevé, tandis que Nicolas gardait le paquet contre lui en surveillant surtout les roues des voitures, qui projetaient sur les côtés une eau plus sale que celle du ciel.

Ils empruntèrent un chemin qu’ils connaissaient assez pour n’avoir rien à décider. Au coin d’une rue, Philibert dut se rapprocher de Nicolas afin de laisser passer une charrette. Lorsqu’ils purent enfin traverser, un cri rauque retentit au-dessus d’eux.

En levant les yeux, Nicolas découvrit un corbeau sur la traverse d’un lampadaire. La pluie avait aplati les plumes de sa tête et faisait luire son dos sans le pousser à chercher un abri. Penché vers la rue, l’oiseau suivait leur progression avec une attention qui parut à Nicolas plus grande que la situation ne l’exigeait, puis il cria de nouveau.

— Il n’aime pas la pluie non plus, dit Philibert.

Un troisième cri, plus long, les suivit lorsqu’ils reprirent leur marche. Nicolas se retourna vers le lampadaire. Sans avoir quitté la traverse, le corbeau avait tourné la tête pour continuer à l’observer.

— Tu le connais ? demanda Philibert.

— Pas à ma connaissance.

— Il a l’air moins certain que toi.

Nicolas considéra l’oiseau une seconde encore, se demandant si un reste de nourriture près du lampadaire ou l’habitude d’être nourri par les passants pouvait expliquer une telle attitude. Il ne vit rien et, lorsque la pluie lui entra dans le cou, le paquet qu’il tenait lui parut plus important.

Nicolas n’avait fait que quelques pas lorsqu’un puissant battement d’ailes retentit derrière lui. Il eut tout juste le temps de tourner la tête avant qu’une masse noire ne passât au-dessus de son épaule, assez près pour qu’il sentît l’air déplacé contre sa joue. Il se baissa par réflexe. Le corbeau remonta devant eux, décrivit une courbe et revint.

Au second passage, les pattes de l’oiseau heurtèrent le sommet du chapeau de Nicolas avec assez de force pour l’enfoncer jusqu’à ses oreilles. Sans lâcher le paquet, Nicolas ramena une main sur sa tête, tandis que le corbeau gagnait le bord d’un toit à quelques mètres et poussait encore son cri.

Après être resté bouche ouverte une fraction de seconde, Philibert éclata de rire, puis tenta de se contenir en voyant le visage de Nicolas.

— Il te connaît vraiment.

— Je ne l’ai jamais vu, répondit Nicolas en redressant son chapeau, dont le bord ruisselait maintenant devant ses yeux.

— Tu as peut-être offensé un de ses parents.

— Je crois que je m’en souviendrais.

Lorsque le corbeau quitta le toit, Nicolas se prépara à protéger le paquet, mais l’oiseau se contenta de gagner une cheminée, où il demeura tourné vers eux.

— Il n’a pas réussi à l’emporter, observa Philibert en inspectant le chapeau.

— C’est une consolation.

— Tu saignes ?

— Non, répondit Nicolas après avoir passé les doigts dans ses cheveux sans trouver ni douleur précise ni trace de sang.

— Alors nous pouvons raconter qu’il était beaucoup plus gros.

Au bout de la rue, Nicolas regarda une dernière fois derrière lui. La cheminée se découpait encore dans la pluie, mais l’oiseau n’y était plus.

Le libraire examina le paquet avant de s’intéresser à leur état. Il les fit attendre dans l’arrière-boutique pendant qu’on préparait la caisse, puis leur donna une toile supplémentaire pour la couvrir. Philibert raconta l’incident au commis en augmentant d’abord l’envergure du corbeau, puis la violence du coup. Nicolas le laissa faire jusqu’au moment où l’oiseau, dans sa version, avait failli l’arracher du sol.

— Il a touché mon chapeau, dit-il.

— Avec une intention très nette.

— Tu ne connais pas son intention.

— Toi non plus. C’est ce qui me permet d’en choisir une meilleure.

Sur le chemin du retour, ils ne revirent pas le corbeau, mais la caisse exigea leurs deux bras et toute leur attention dans les passages étroits. Une fois dans l’atelier, le patron voulut seulement savoir si les livres étaient secs. Philibert le rassura sans mentionner l’attaque, soit parce qu’il avait épuisé l’histoire, soit parce qu’elle ne concernait pas le travail.

Nicolas ôta son chapeau et vérifia encore sa tête devant un petit miroir terni. La peau n’était pas même éraflée. Il conclut que l’oiseau avait voulu défendre un endroit, ou qu’il avait pris le mouvement du chapeau pour une menace. Les animaux avaient parfois des raisons qui demeuraient invisibles à ceux qui ne connaissaient pas leurs habitudes. Celle-ci ne demandait pas qu’il y consacrât le reste de la journée, et il retourna à sa composition.

Le soir, lorsqu’il traversa la cour après le repas, un corbeau était posé sur le toit du bâtiment voisin. Nicolas n’y aurait pas prêté attention le matin même : il en voyait dans la ville comme il voyait des pigeons, des chiens et des chevaux. Celui-ci se détachait sur le ciel encore chargé, immobile malgré la pluie devenue plus fine. Nicolas s’arrêta sous le passage couvert, et l’oiseau inclina la tête.

Ni l’éclat du plumage mouillé, ni la taille de l’oiseau, ni la forme de son bec ne fournirent à Nicolas le moindre indice qui lui permît de savoir si c’était le même. Quand il fit deux pas dans la cour, le corbeau se déplaça le long de la gouttière afin de le garder dans son champ de vision.

— Tu comptes rester dehors ? demanda Philibert derrière lui.

— Je regardais l’oiseau, répondit Nicolas en se retournant. Philibert, qui tenait entre ses mains un morceau de pain qu’il avait conservé après le repas, suivit son regard.

— Ce n’est pas lui qui aura le pain.

Puis il rentra sans en ajouter davantage. Lorsque Nicolas releva les yeux, le toit était vide.

Cette nuit-là, Nicolas rêva qu’il se trouvait très haut au-dessus d’un espace qu’il ne reconnaissait pas.

Il ne voyait ni Grenoble ni Vérieu. Il n’aurait pas su dire s’il regardait une ville, une forêt ou les deux à la fois. Des surfaces sombres glissaient sous lui. Le vent n’arrivait pas de face, mais passait autour de son corps avec une précision qu’il comprenait sans pouvoir l’expliquer. Très loin, quelque chose appelait. Les sons étaient brefs, séparés, et chacun semblait contenir une différence importante que son esprit perdait dès qu’il essayait de la saisir.

Il aperçut un relief gris, une ligne claire, puis un endroit qu’il reconnut. Cette certitude le réveilla.

Nicolas ouvrit les yeux dans l’obscurité de sa chambre et resta allongé, encore persuadé de connaître le lieu du rêve. Il lui aurait suffi, pensa-t-il, d’en retrouver un détail, mais le relief se déforma dans son souvenir et la ligne claire devint tour à tour une rivière, une route et la lumière du ciel. Au bout de quelques minutes, il ne conserva que l’impression d’avoir regardé le monde depuis une hauteur où il ne s’était jamais trouvé.

Nicolas se retourna et chercha de nouveau le sommeil au bruit de la pluie contre la fenêtre.

Le lendemain, le rêve lui parut moins singulier. Son sommeil avait simplement utilisé les deux corbeaux vus la veille, l’un sur le lampadaire et l’autre sur un toit. Nicolas avait déjà rêvé de caractères après des heures passées devant les casses et de rames de papier si nombreuses qu’elles remplissaient la maison de Vérieu. Un homme n’avait pas besoin d’être un oiseau pour imaginer la hauteur.

À midi, alors qu’il sortait seul porter une épreuve, un cri retentit au-dessus d’une enseigne où se trouvait le corbeau.

Nicolas ralentit. Il n’avait encore aucune preuve qu’il s’agissait du même, mais l’oiseau ne regardait pas les autres passants : il le regardait, lui. Quand Nicolas avança, il sauta sur l’extrémité de l’enseigne ; quand il la dépassa, l’oiseau prit son vol et gagna un balcon plus loin. Nicolas porta par réflexe la main à son chapeau, mais le corbeau resta où il était.

— Il n’y a rien pour toi, dit Nicolas à mi-voix.

Le regard surpris d’une femme qui venait en sens inverse poussa Nicolas à reprendre sa route avant qu’elle ne cherchât à savoir s’il s’adressait à elle. Derrière lui, le corbeau cria une fois.

Nicolas revit le corbeau le surlendemain sur un mur de la cour, puis près du marché tandis qu’il accompagnait Philibert. Une autre fois, il n’aperçut qu’une forme noire suivant la ligne des toits parallèlement à leur rue. Prise séparément, aucune de ces apparitions ne prouvait rien, puisque les corbeaux se ressemblaient, fréquentaient les mêmes endroits et n’avaient aucune raison de respecter les limites que les hommes donnaient à leurs quartiers. Leur succession finissait pourtant par former une coïncidence difficile à ignorer.

Nicolas essaya de changer de chemin en sortant de la librairie. Il prit une rue plus étroite, contourna une place et s’arrêta devant une vitrine sans regarder immédiatement derrière lui. Lorsqu’il leva enfin la tête, le corbeau était posé sur une corniche de l’autre côté de la rue. Nicolas eut la sensation déplaisante d’avoir obtenu la réponse à une question qu’il n’aurait pas dû poser.

Sans chercher à s’approcher, l’oiseau demeura sur la corniche et l’observa avec une immobilité qui n’avait rien de paisible, comme s’il attendait de Nicolas quelque chose dont celui-ci ignorait encore la nature.

Chassé d’un geste par un passant au-dessus duquel il se trouvait, le corbeau s’éloigna de quelques battements d’ailes et disparut derrière un toit. Nicolas revint vers l’imprimerie en se reprochant d’avoir perdu du temps. Peut-être avait-il croisé le même animal depuis le premier jour ; peut-être remarquait-il maintenant tous les corbeaux parce que l’un d’eux avait frappé son chapeau. Cette explication lui parut suffisante, et Nicolas ne parla pas de son détour à Philibert.

Les rêves revinrent.

Faute de raconter une histoire, même absurde, les rêves ne laissaient à Nicolas que des fragments qui refusaient de se rejoindre : l’écorce humide d’une branche qu’il sentait sous lui sans voir ce qui s’y agrippait ; une étendue de toits traversée d’un seul mouvement ; la sensation de connaître un chemin qui ne touchait jamais le sol. Il percevait parfois autour de lui d’autres présences qui, hors de son regard, échangeaient ces sons rauques dont chaque variation paraissait claire pendant le rêve, mais dont il ne comprenait plus rien au réveil.

Une nuit, Nicolas se retrouva devant une paroi de pierre fendue par le gel, certain qu’un passage existait derrière bien qu’il n’en vît pas l’entrée. Quelque chose l’y attendait sans lui sembler ni menaçant ni secourable, et lui rappelait une obligation ancienne, si familière qu’il s’étonna de l’avoir oubliée.

Il s’éveilla assis sur son lit, la main tendue vers le mur, et le froid de la chambre le ramena rapidement à lui-même. Après avoir allumé la bougie et bu un peu d’eau, il examina ce qu’il pouvait vérifier sans trouver ni fièvre, ni bosse, ni douleur laissée par le coup reçu sur la tête. Son appétit n’avait pas changé, il ne toussait pas et n’avait connu aucun malaise pendant la journée. Il ouvrit la fenêtre quelques instants pour renouveler l’air, puis la referma lorsque l’humidité entra avec le froid.

Sur le toit opposé, une silhouette noire se découpait dans la faible lueur du ciel. Nicolas s’approcha de la vitre sans parvenir à distinguer si l’oiseau regardait vers sa chambre. Une seconde plus tard, la silhouette s’envola, le laissant éveillé longtemps après qu’il eut éteint la bougie.

Les jours suivants, le corbeau conserva ses distances, même si Nicolas le retrouvait au-dessus de la cour, près de la librairie ou sur une cheminée visible depuis sa fenêtre. Jamais il ne s’approchait autant que sous le lampadaire. Lorsqu’il criait, Nicolas éprouvait une impression étrange : non pas celle de comprendre, mais celle d’être sur le point d’y parvenir. Les sons lui arrivaient avec trop de différences pour de simples répétitions. Il savait pourtant que cette idée ne reposait sur rien de solide et qu’un oiseau pouvait lancer plusieurs cris sans chercher à lui adresser un discours.

Philibert n’y accorda presque aucune attention. Quand le corbeau se posa un matin sur le mur de la cour, il leva la main pour l’éloigner des feuilles qu’on transportait, puis reprit sa tâche. Plus tard, il demanda à Nicolas de l’aider à déplacer une forme et parla jusqu’au repas d’un titre dont la longueur rendait leur travail inutilement difficile. Pour lui, l’incident du lampadaire n’était déjà plus que l’histoire racontée au commis. Nicolas aurait voulu l’oublier avec la même facilité.

Pendant quelques jours, Nicolas se coucha plus tôt, renonça à lire le soir et évita le café que Philibert avait pris l’habitude de réclamer lorsqu’ils en trouvaient. Il vérifiait le loquet de la fenêtre, tournait son oreiller et laissait la bougie à portée de main, mais ces précautions changèrent seulement l’heure à laquelle les rêves commençaient.

Son sommeil se divisait désormais en périodes trop courtes. Il se réveillait avec dans la poitrine l’élan d’un déplacement interrompu, ou le souvenir d’un espace immense où aucun pas n’était possible. Certains matins, ses jambes semblaient lourdes alors que tout le reste de son corps gardait la mémoire d’une légèreté incompréhensible. Il attendait que l’impression se dissipât, se lavait et descendait à l’heure.

Puis le corbeau disparut.

Le premier jour passa sans que Nicolas remarquât l’absence du corbeau. Il travailla, fit un passage à la librairie et traversa plusieurs fois la cour sans lever les yeux. Le lendemain, il regarda la corniche où l’oiseau s’était posé le plus souvent et la trouva vide, comme le toit en face de sa chambre.

Au troisième jour, Nicolas prit sous un ciel clair le chemin du lampadaire, sans se l’avouer avant d’atteindre l’angle de la rue. La traverse était vide au-dessus des passants qui allaient et venaient, indifférents à cet emplacement qu’ils n’avaient aucune raison particulière d’observer.

Nicolas continua jusqu’à la boutique où il devait acheter du fil, partagé entre le soulagement et une vague contrariété. Il avait consacré trop d’attention à un animal qui s’était probablement déplacé vers un endroit plus favorable. Son absence confirmait ce qu’il aurait dû penser dès le début : sa présence n’avait rien eu à voir avec lui.

Cette nuit-là, les cris remplirent son rêve.

Venus de toutes parts, les cris entouraient Nicolas, qui se tenait, ou se maintenait, au bord d’un vide impossible à mesurer. Devant lui, une masse de silhouettes couvrait des branches, des pierres et des hauteurs qu’il percevait sans les voir distinctement. Les appels passaient de l’une à l’autre selon un ordre qu’il ne comprenait pas encore. Quelque chose se transmettait, se précisait et revenait jusqu’à lui.

Lorsqu’il sut qu’on attendait sa réponse, Nicolas ouvrit la bouche, mais aucun son ne vint.

Plus brutal que les cris, le silence qui suivit réveilla Nicolas avant l’aube, le cœur rapide et les draps repoussés au pied du lit. Il marcha jusqu’à la table pour allumer la bougie, dont la lumière fit apparaître le portrait de sa famille. François, Marie, Eugénie et Jeanne y occupaient leur place habituelle, avec le visage plus jeune de Nicolas entre les leurs. À cette vue, l’étrangeté du rêve recula assez pour qu’il respirât normalement.

Il essaya d’en écrire quelques éléments au dos d’une feuille sans usage. « Hauteur. Beaucoup de voix. Répondre. » Les mots ne conservaient presque rien de ce qu’il avait ressenti. Il ajouta « lieu connu », puis raya connu et écrivit « qui semblait connu ». Cette correction l’occupa davantage que le reste. Lorsqu’il se recoucha, le jour commençait déjà à blanchir la fenêtre.

À l’atelier, Nicolas prit deux fois le même caractère avant de s’en apercevoir. Après avoir corrigé la ligne, il poursuivit son travail et parvint à chasser l’incident de son esprit, jusqu’à ce qu’il place dans un mauvais compartiment une lettre qu’il redistribuait. Sa main resta suspendue une seconde avant de récupérer le caractère et de le remettre à sa place, sans que personne eût rien vu.

Après le repas, le patron lui confia une composition commencée la veille. Nicolas connaissait le texte, le format et les habitudes de celui qui l’avait préparée. Il travailla sans difficulté pendant près d’une heure, puis relut une ligne et découvrit qu’il avait omis un mot court. L’espacement était correct : ses doigts avaient compensé l’absence sans que son esprit la remarquât. Le patron discutait avec un client dans la boutique et Philibert se trouvait à l’autre bout de l’atelier. Nicolas défit donc la ligne, la recommença et prit le temps de vérifier la suivante, puis celle d’après. Quand le patron revint, la composition était régulière. Une erreur corrigée avant l’épreuve n’avait pas davantage besoin d’être annoncée que toutes celles qu’il évitait chaque jour.

Le lendemain, il but deux tasses au matin et prétendit avoir moins faim à midi. Cette dernière décision attira plus sûrement l’attention de Philibert que n’importe quelle faute.

— Tu laisses cela ? demanda-t-il en désignant le morceau de fromage resté près de l’assiette de Nicolas.

— Je le mangerai ce soir.

— Ce soir, ce sera un autre morceau.

— Ils se ressemblent assez.

Philibert le regarda avec méfiance, puis prit le fromage.

— Je préfère éviter qu’on les confonde.

Nicolas sourit, mais la fatigue donna à ce geste une difficulté qu’il n’aurait pas dû avoir. Il se leva avant que Philibert pût l’examiner davantage et retourna dans l’atelier.

Pendant deux jours encore, Nicolas parvint à maintenir son travail au niveau qu’on attendait de lui. Il arrivait à l’heure, préparait les tâches, relisait tout ce qu’il composait et ajoutait seulement des vérifications là où, d’ordinaire, une seule lui suffisait. Comme cette prudence lui coûtait du temps, il tentait de le reprendre en accélérant les gestes les plus simples, au risque de corriger la fatigue par la hâte, puis la hâte par davantage d’attention.

— Cette page vous pose un problème ? demanda un après-midi le patron en s’arrêtant près de lui.

— Non, répondit Nicolas sans relever immédiatement le regard. J’ai trouvé un espacement irrégulier dans le paragraphe précédent.

C’était vrai, mais Nicolas ne précisa pas qu’il avait dû relire trois fois avant de trouver l’irrégularité. Après avoir examiné la page, le patron acquiesça et passa à un autre travail. Nicolas attendit qu’il se fût éloigné pour fermer les yeux une seconde. Lorsqu’il les rouvrit, Philibert l’observait depuis la table voisine sans rien dire.

En fin de journée, ils reçurent une épreuve à reprendre ensemble. Nicolas la lut d’abord. Les lettres imprimées paraissaient nettes, mais il dut suivre une ligne avec le doigt pour empêcher son regard de revenir au début. Il marqua une faute, en trouva une autre et tendit la feuille à Philibert.

— Tu as oublié celle-là, dit Philibert après avoir parcouru l’épreuve.

Dès que le doigt de Philibert s’arrêta sous un caractère inversé, Nicolas reconnut l’erreur. Trois ans plus tôt, elle aurait pu lui échapper sans que cela n’eût rien d’étonnant, alors qu’à présent il connaissait si bien la forme du mot qu’il aurait dû la repérer au premier regard.

— Oui, dit Nicolas en reprenant la feuille pour ajouter le signe de correction.

— Et celle-ci, reprit Philibert.

— J’avais vu la première, dit Nicolas après avoir vérifié la seconde et posé la feuille.

— Non.

— Je venais de la voir.

— Quand je te l’ai montrée.

Nicolas chercha une réponse qui ne demandât aucune explication, sans en trouver d’utile.

— J’ai mal dormi.

Philibert ne plaisanta pas. Il corrigea les deux fautes avec lui et termina la lecture. Ils rapportèrent ensuite l’épreuve au patron sans préciser lequel des deux avait trouvé quoi. Lorsque l’atelier ferma, Nicolas rangea plus longtemps que nécessaire des caractères déjà en ordre, tandis que Philibert l’attendait près de la porte.

— Depuis combien de nuits ? demanda-t-il.

— Quoi ?

— Depuis combien de nuits dors-tu mal ?

— Quelques-unes.

— Ce n’est pas un nombre.

— Une semaine, peut-être.

Philibert referma la porte de la cour au lieu de sortir.

— Tu es malade ?

— Non.

— Tu as mal quelque part ?

— Non plus.

— Une lettre de Vérieu ?

— Ils vont bien.

Philibert laissa s’installer un silence que Nicolas connaissait bien. Ce n’était pas celui du patron, qui donnait à une faute le temps de devenir visible, mais une attente patiente pendant laquelle son ami le laissait choisir ce qu’il pouvait dire.

— Je fais des rêves, finit par répondre Nicolas.

— Les mêmes ?

— Pas exactement. Ils se ressemblent.

— À propos de quoi ?

Nicolas pensa aux hauteurs, aux passages qu’il reconnaissait sans les avoir vus, aux cris dont le sens lui échappait au réveil. Formulés à voix haute, ces éléments lui semblèrent plus pauvres encore que sur la feuille rangée dans sa chambre.

— Je suis en hauteur. Il y a des endroits que je crois connaître. Et beaucoup de bruit.

— Quel bruit ?

— Des oiseaux, je crois.

— Depuis celui qui t’a frappé ? demanda Philibert après un instant.

Nicolas n’avait pas voulu établir ce lien devant Philibert, mais dut reconnaître qu’il n’avait fait aucun de ces rêves avant le lampadaire.

— À peu près.

— Il t’a peut-être heurté plus fort que tu ne le pensais.

— Je n’ai aucune douleur.

— Alors ce n’est peut-être pas le coup. Mais tu ne peux pas continuer à ne pas dormir et décider que cela ne compte pas parce que tu descends à l’heure.

— Je dors.

— Par morceaux, apparemment.

Nicolas ouvrit enfin la porte. L’air froid de la cour lui fit du bien.

— Cela passera.

— Peut-être. En attendant, demain, je relis tes pages.

— Tu les relis déjà.

— Je les relirai avant le patron.

— Et qui relira les tiennes ?

— Toi, répondit Philibert après réflexion. Il faudra donc que tu dormes.

La réponse arracha à Nicolas un bref rire, dont Philibert parut satisfait sans que son inquiétude disparût. Au repas, il empêcha Nicolas de se resservir du café et lui rendit en échange le morceau de fromage qu’il avait pris à midi. Plus tard, quand Nicolas monta dans sa chambre, il l’accompagna jusqu’à sa porte.

— Si tu ne dors pas, frappe au mur.

— Pour que nous soyons deux à ne pas dormir ?

— Pour que je sache que tu ne t’es pas envolé par la fenêtre.

— Je vais fermer le loquet, dit Nicolas en posant la main sur la poignée.

— Voilà qui me rassure complètement.

Cette fois, Philibert sourit, puis regagna sa chambre. Nicolas se coucha tôt et resta éveillé à écouter les bruits ordinaires du bâtiment : une porte en bas, des pas dans le couloir, une conduite qui résonnait par moments. L’absence de cris dehors aurait dû faciliter son sommeil, mais elle rendait seulement le silence plus attentif.

Lorsqu’il s’endormit enfin, il n’y eut d’abord ni hauteur ni paysage, seulement une obscurité traversée de courants d’air où des présences avançaient avec assurance vers une ouverture pâle. En les suivant, Nicolas sut pendant quelques secondes où elles allaient et pourquoi elles avaient besoin de lui.

Puis une voix lança un appel tout près. Le sens se présenta à Nicolas comme un mot qu’il aurait connu autrefois. Il essaya de le retenir, mais le son se déforma, devint un cri d’oiseau et l’ouverture pâle disparut.

Au réveil, Nicolas demeura un moment immobile devant le jour qui filtrait déjà entre les rideaux. Dans la chambre voisine, Philibert fit tomber quelque chose et prononça son propre prénom avec indignation, comme si l’objet avait personnellement choisi de le raccourcir.

En se levant, Nicolas plia la feuille sur laquelle il avait noté ses rêves et la rangea dans le coffre avec ses lettres. Malgré un sommeil plus long que les nuits précédentes, la fatigue demeurait et il n’avait rien appris. Plus il cherchait à conserver les images, moins elles acceptaient une forme précise.

À l’atelier, Philibert tint parole en relisant les pages de Nicolas avant de les laisser partir, sans faire de commentaire lorsqu’il ne trouvait rien. Nicolas surveilla en retour le travail de son ami. Leur rythme fut moins rapide, mais aucune faute ne passa jusqu’au patron.

Les deux nuits suivantes, presque calmes, ne laissèrent à Nicolas qu’une sensation de vent et la vision d’une branche noire contre le ciel. Il commença à croire que les rêves s’épuisaient, tandis que le retour de son appétit incitait Philibert à ne plus compter ce qu’il laissait dans son assiette. Le corbeau, lui, ne reparut pas.

Une semaine après la dernière apparition du corbeau, Nicolas ne cherchait plus les corniches en traversant les rues et avait retrouvé une partie de sa vitesse au travail. Sur une composition achevée, Philibert ne releva qu’une espace trop large, dont ils discutèrent assez longtemps pour attirer le regard du patron. Le soir, ils allèrent manger dans leur échoppe habituelle. Tandis que son ami lui parlait d’une promenade pour le dimanche et d’un livre commencé sans être certain de vouloir le finir, Nicolas lui répondit, mangea avec appétit et pensa que l’incident du lampadaire finirait par rejoindre les choses singulières qui n’avaient pas de suite.

À leur retour, Philibert traversa le premier la cour sombre et monta jusqu’au palier, où il s’arrêta pour souhaiter bonne nuit. Une fois dans sa chambre, Nicolas posa la cuillère près du nécessaire de toilette et alluma la bougie.

Un bruit léger toucha la vitre et le fit se retourner.

Le corbeau se tenait sur le bord extérieur de la fenêtre.

Il n’avait pas frappé le verre avec son bec. Une de ses pattes s’était simplement posée contre la vitre lorsqu’il avait pris appui. De si près, Nicolas vit les traces laissées par la pluie entre certaines plumes, la courbe sombre du bec et l’éclat précis de l’œil tourné vers lui.

Nicolas n’eut aucun doute : c’était le même oiseau. Il s’approcha lentement, mais le corbeau ne recula pas. Il ne battit pas des ailes, ne chercha pas à entrer et ne réclama aucune nourriture. Il resta derrière la vitre avec ce sérieux fixe que Nicolas lui avait déjà vu sous la pluie.

Pendant une seconde, Nicolas envisagea d’ouvrir la fenêtre et porta la main au loquet. Le souvenir du choc contre son chapeau l’arrêta cependant avant qu’il ne le soulevât, et la prudence lui parut raisonnable.

— Où étais-tu ? demanda-t-il malgré lui.

Le corbeau inclina la tête et poussa un cri bref qui traversa le verre. Nicolas n’y comprit rien. Pourtant, cette fois, il ne lui parut ni hostile ni lancé au hasard.

Dans le couloir, le bruit de la porte que Philibert refermait fit vibrer faiblement la flamme de la bougie sans provoquer le moindre mouvement chez l’oiseau.

Nicolas garda la main sur le loquet sans l’ouvrir. De l’autre côté de la vitre, le corbeau semblait prêt à attendre.