Le train entra dans Grenoble avec un long bruit de fer qui empêcha Nicolas d’entendre les dernières paroles échangées dans le compartiment. Il se pencha légèrement vers la vitre. Depuis Bourgoin, il avait regardé défiler des terres, des maisons et des reliefs de plus en plus présents, sans parvenir à déterminer à quel moment le voyage avait cessé de ressembler à un éloignement de Vérieu pour devenir une arrivée quelque part.
Sur le quai, cette question perdit aussitôt son intérêt. Il fallait descendre, retrouver ses affaires et éviter de gêner les voyageurs qui semblaient tous savoir où ils allaient. Nicolas vérifia deux fois ses paquets, reconnut l’homme venu à sa rencontre grâce à la description de François et le salua. L’imprimeur-libraire lui serra la main, lui demanda si le trajet s’était bien passé, puis prit l’un des bagages avant que Nicolas eût pu protester.
— Vous aurez le temps de porter davantage dès demain, dit-il.
La ville ne lui parut pas immense. Elle lui parut surtout occupée. Des voitures se croisaient, des hommes déchargeaient des marchandises, des enseignes se succédaient et les passants obligeaient Nicolas à modifier continuellement sa trajectoire. À Vérieu, il connaissait assez bien les habitudes de chacun pour prévoir qui s’arrêterait au milieu du chemin afin de parler. À Grenoble, les gens qu’il ne connaissait pas continuaient d’avancer.
L’imprimerie-librairie occupait un bâtiment où plusieurs vies semblaient avoir été rangées les unes contre les autres. La boutique donnait sur la rue. Derrière, l’atelier recevait une lumière plus mesurée par de hautes fenêtres. Une cour séparait en partie le travail de l’habitation, sans que les bruits ni les odeurs respectassent toujours cette frontière. Nicolas reconnut le papier avant toute autre chose. Il en vit des piles, des rames protégées, des feuilles en attente et d’autres déjà imprimées. Cette présence familière le rassura jusqu’à ce qu’il regarde le reste.
Des meubles bas et inclinés contenaient des centaines de petits caractères. Des outils dont il ignorait encore les noms occupaient les tables. Des lignes de métal attendaient sur des plateaux, serrées les unes contre les autres dans un ordre qu’il ne comprenait pas. Tout ce qui devait produire des mots lui apparut d’abord comme une quantité considérable de pièces minuscules qu’une main maladroite pouvait renverser.
Un jeune homme releva la tête au fond de l’atelier. Il posa ce qu’il tenait et s’approcha en essuyant ses doigts sur un chiffon.
— C’est lui ? demanda-t-il.
— C’est Nicolas Jullien, répondit le patron. Vous lui montrerez sa chambre, Philibert. Et seulement sa chambre. Le reste attendra demain.
Philibert approuva d’un air très sérieux qui dura jusqu’à ce que le patron se fût éloigné.
— Le jour de mon arrivée, il a donné la même consigne à celui qui m’a conduit à ma chambre, confia-t-il. J’ai tout de même vu l’atelier avant le lendemain.
— Il n’avait pas obéi ?
— Ce n’était pas à moi de l’en empêcher.
— Vous êtes ici depuis longtemps ?
— Quelques mois. Assez pour savoir où sont les choses. Pas toujours assez pour les remettre au bon endroit.
— Philibert, répéta Nicolas.
Le jeune homme parut satisfait.
— Tout entier, oui. Certains trouvent toujours le moyen de perdre une syllabe.
— Cela va moins vite s’il faut les corriger ensuite.
— Nous devrions nous entendre.
Il prononça son prénom une seconde fois au cours de l’escalier, en détachant nettement les syllabes, comme si Nicolas avait déjà risqué de les altérer. Savoyard, presque du même âge que lui, Philibert avait commencé sans rien connaître de l’imprimerie. Il parlait volontiers de cette ignorance passée, bien qu’elle ne remontât qu’à quelques mois, avec l’assurance d’un homme qui avait survécu à une époque très ancienne.
La chambre de Nicolas était petite, mais elle contenait tout ce qui lui appartenait désormais en propre : un lit, un coffre, une table, une chaise et un nécessaire de toilette. La fenêtre donnait sur une partie des toits et de la cour. Philibert lui montra la porte de sa propre chambre, un peu plus loin, puis expliqua où il devrait descendre pour les repas, où déposer son linge et quel escalier grinçait assez pour annoncer les retards.
— Pour le matin, ajouta-t-il, ne comptez pas sur les pas dans l’escalier pour vous réveiller. Le patron commence à l’heure même quand nous ne sommes pas là.
Lorsqu’il fut seul, Nicolas ouvrit ses bagages. Marie avait réussi à glisser davantage de linge qu’il ne se souvenait en avoir emporté. François avait rangé les lettres utiles dans une enveloppe solide. Le portrait familial se trouvait encore entre les deux feuilles propres. Nicolas le posa contre le mur, sur la table, et dut reculer la chaise pour voir les cinq visages sans que la lumière se reflétât sur le carton.
Il trouva ensuite le paquet d’Eugénie. La feuille avait souffert du voyage aux endroits où l’objet appuyait. Nicolas commença à défaire les plis et reconnut la cuillère avant même de l’avoir entièrement dégagée. Il l’avait vue dans la main de sa sœur à presque tous les repas, mais aussi dans ses jeux, ses expéditions et plusieurs usages auxquels aucun fabricant de couverts n’aurait songé. Eugénie la prêtait peu et ne l’abandonnait jamais longtemps.
Quelques mots l’accompagnaient : « Au cas où Grenoble manquerait de cuillères. Tu n’auras aucune excuse pour mal manger. »
Nicolas sourit. Puis il s’assit sur le bord du lit et relut la phrase. Ce n’était pas une cuillère choisie pour son départ. C’était celle d’Eugénie. Elle avait dû décider de la glisser dans le paquet, puis refermer la feuille sans changer d’avis, ce qui lui ressemblait moins qu’elle ne l’aurait prétendu. Il passa le pouce sur le manche, à l’endroit où le métal portait les marques familières de son usage, et resta un moment ainsi tandis que des pas traversaient la cour sous sa fenêtre.
Grenoble ne manquait probablement pas de cuillères. Il enveloppa pourtant celle-ci dans la feuille et la posa avec soin sur la table. Au repas du soir, il la prit avec lui.
Philibert la remarqua avant même de regarder ce qu’on leur servait.
— Ils vous ont demandé d’apporter vos couverts ?
— Non.
— Vous aviez peur qu’on ne vous nourrisse pas ?
Nicolas goûta le potage avant de répondre.
— J’avais surtout une sœur qui craignait que je trouve une excuse pour mal manger.
— Et elle vous a donné une cuillère.
— Elle préfère les solutions simples.
Le potage n’était pas celui de Marie, mais il était chaud, abondant et meilleur que ce que Nicolas avait redouté sans vouloir se l’avouer. Il termina son assiette. Philibert lui indiqua qu’il y en avait encore, puis comprit, à la manière dont Nicolas se resservit, qu’une information importante venait de lui être fournie sur le nouvel apprenti.
Le lendemain, Nicolas redevint débutant.
Le patron commença par lui montrer une casse. Il lui expliqua que les caractères n’y étaient pas rangés dans l’ordre qu’un homme sachant lire aurait spontanément choisi, mais selon la place nécessaire et la fréquence de leur usage. Nicolas écouta, posa deux questions, puis répéta les emplacements qu’on venait de lui désigner. Les lettres les plus communes lui échappèrent dès qu’on passa aux suivantes.
— Ne cherchez pas à tout retenir ce matin, dit le patron. Cherchez surtout à ne pas faire semblant.
Nicolas pensa à François et acquiesça.
Philibert lui montra comment tenir le composteur, prendre les caractères et former une ligne sans les laisser basculer. Sous ses doigts, les mots perdaient l’apparence qu’ils avaient toujours eue. Il fallait choisir chaque lettre sous une forme renversée, surveiller les espaces et garder l’ensemble assez serré pour qu’il tînt, sans prétendre corriger par la force ce qui avait été mal placé.
La première ligne de Nicolas contenait deux lettres inversées et un espace oublié. La seconde ne contenait plus qu’une erreur. À la troisième, trop satisfait de reconnaître plus vite les compartiments, il prit deux caractères semblables. Philibert attendit qu’il eût achevé, puis désigna la ligne.
— Relisez celle-ci.
Nicolas chercha et finit par voir l’erreur.
— Vous l’aviez remarquée ?
— Oui.
— Et vous m’avez laissé terminer ?
— C’est comme cela que j’ai retenu la mienne.
Nicolas défit la ligne. Le temps perdu l’irritait davantage que le geste lui-même. Chez François, une feuille mal coupée ne retrouvait pas son bord ; ici, une ligne fautive pouvait être reprise, à condition de renoncer au temps qu’on avait cru gagner. Il recommença plus lentement et ne confondit plus les deux caractères.
Son expérience du papier retrouva son utilité plus tard dans la journée. Lorsque Nicolas approcha des réserves, le patron se plaça d’abord près de lui. Il le vit soulever une pile sans en froisser les angles, vérifier une quantité et repérer des feuilles dont l’humidité avait légèrement modifié le maintien. Il ne le félicita pas. À la pile suivante, il resta à sa table.
Les premiers jours furent remplis de noms à apprendre et de gestes à ralentir. Nicolas découvrit la casse, la galée, les blancs qu’on ne lisait pas mais dont dépendait la ligne, l’épreuve qui révélait ce que l’œil avait laissé passer et la patience nécessaire pour remettre chaque caractère à sa place après usage. Le soir, il retrouvait parfois dans son esprit des rangées de lettres jusque dans la disposition des fenêtres de la cour.
Philibert l’aidait sans prendre le ton d’un maître. Il possédait seulement quelques mois d’avance et les utilisait pour lui épargner les erreurs dont il se souvenait encore. Il lui apprit les habitudes de l’atelier, les demandes que le patron formulait une fois et celles qu’il reformulait lorsqu’il voulait signifier qu’elles auraient déjà dû être comprises. En échange, Nicolas vérifiait parfois un compte, rectifiait une pile préparée trop vite ou attendait que Philibert découvrît seul qu’une ligne n’était pas aussi régulière qu’il le prétendait.
— Vous pourriez me le dire tout de suite, protesta celui-ci un matin.
— Vous pourriez regarder tout de suite.
Philibert regarda, trouva l’erreur et recommença.
— Vous apprenez vite les mauvaises habitudes de l’atelier.
— Je croyais que c’était vous qui deviez me les montrer.
Quelques semaines plus tard, Philibert cessa de le vouvoyer au milieu d’une correction. Nicolas lui répondit de la même manière. Aucun des deux ne releva le changement, et ils ne revinrent pas en arrière.
Un soir, Nicolas dut redistribuer une composition qu’il avait mal rangée. Philibert avait terminé son propre travail et aurait pu descendre. Il prit pourtant place de l’autre côté de la table et commença à trier les caractères avec lui.
— Tu vas manquer le repas, dit Nicolas.
— Toi aussi.
— C’est mon erreur.
— Et ce sera notre soupe froide. Je préfère encore partager la première.
Ils finirent assez tôt pour trouver les plats encore chauds. Philibert n’évoqua plus l’incident, sauf deux jours plus tard, lorsqu’il réclama la plus grosse part sous prétexte que son dévouement devait bien produire quelque chose.
Le dimanche, lorsqu’ils n’étaient retenus ni par un travail à finir ni par une tâche domestique, Philibert entraînait Nicolas dans Grenoble. Ils parcouraient les rues sans projet compliqué. Ils regardaient les vitrines, longeaient les quais, s’arrêtaient devant les affiches qu’ils pouvaient désormais juger autant sur leur composition que sur ce qu’elles annonçaient et achetaient parfois de quoi compléter un repas qui leur avait paru trop mesuré.
Nicolas ne s’émerveillait pas de chaque façade. Il remarquait plutôt tout ce que la ville rendait disponible au même endroit : des commerces plus nombreux, des journaux venus d’ailleurs, des livres auxquels personne à Vérieu n’aurait consacré une vitrine entière, des annonces qui semblaient supposer que des centaines d’inconnus pouvaient avoir besoin de la même information. Dans la librairie, il voyait entrer des lecteurs qui ne se connaissaient pas et demander les mêmes titres. Dans l’atelier, il comprenait peu à peu comment les mots aperçus partout avaient été multipliés.
Philibert connaissait déjà assez la ville pour prétendre qu’il ne s’y perdait plus. Nicolas découvrit qu’il employait cette expression dès lors qu’il finissait par retrouver une rue, même après un détour important.
— Nous sommes arrivés, disait-il.
— Ce n’est pas la même chose que connaître le chemin.
— Le résultat est meilleur. Connaître le chemin ne prouve pas qu’on l’a suivi.
Nicolas lui concéda ce point le jour où le détour les conduisit devant une petite échoppe qui servait un plat assez généreux pour faire oublier le temps perdu. Ils y revinrent ensuite volontairement, ce qui permit à Philibert de transformer rétrospectivement son erreur en découverte.
Le premier soir où Nicolas écrivit à Vérieu, il posa le portrait devant lui. Il commença par dire qu’il était bien arrivé, qu’il avait une chambre pour lui seul, que le patron paraissait exigeant mais juste et que le papier était rangé avec soin. Il décrivit la casse sans entrer dans des détails qui auraient demandé une seconde lettre pour être compris. Il ajouta que les repas étaient convenables. Après réflexion, il écrivit « bons », afin d’éviter que Marie n’interprétât le mot convenable comme une manière de la rassurer.
La réponse réunit plusieurs voix sur les mêmes feuilles. François lui demanda ce qu’on lui faisait composer et lui recommanda de ne pas croire qu’une bonne connaissance du papier dispensait d’apprendre le reste. Marie voulut savoir s’il dormait correctement, si sa chambre était froide et si quelqu’un s’occupait réellement du linge comme cela avait été convenu. Jeanne ajouta quelques lignes sans répondre à aucune de ces questions. Eugénie occupa la place restante pour l’informer que trois clients avaient déjà demandé après lui, dont deux simplement parce qu’ils ne l’avaient pas vu, et qu’elle utilisait désormais le registre plus souvent que François ne voulait l’admettre. Elle racontait aussi qu’un jeune marchand de draps, M. Perrin, venu d’un bourg voisin, avait discuté pendant un quart d’heure la quantité de papier nécessaire à ses commandes avant de reprendre exactement le nombre qu’elle lui avait conseillé. D’après elle, il avait eu l’élégance de ne reconnaître son erreur qu’au moment de payer.
Thérèse écrivit séparément. Sa première lettre arriva peu après celle de la famille. Elle lui parla d’une visite faite avec ses parents, d’un livre achevé et de la rivière, dont le niveau avait monté après plusieurs jours de pluie. Nicolas relut ce passage davantage que les autres. Il lui répondit en racontant Philibert, ses premières lignes et l’épreuve sur laquelle une faute lui avait sauté aux yeux après être restée invisible pendant une heure. Il ne lui demanda pas de l’attendre. Il lui écrivit comme si la conversation au bord de l’eau s’était poursuivie sous une forme plus lente.
Pendant les premiers mois, les lettres organisèrent le temps. Nicolas apprenait un nouvel emplacement dans la casse, corrigeait une erreur qu’il ne faisait plus la semaine suivante, puis trouvait le soir une nouvelle de Vérieu qui lui rappelait ce qui avait changé en son absence. Eugénie accueillait davantage de clients. François lui confiait certains paiements et la laissait répondre à des demandes simples. Antoine Perrin reparut dans deux de ses lettres, à propos d’une commande qu’il avait modifiée, puis d’un compte dont il avait contesté le total avant de reconnaître qu’elle avait raison. Marie continuait à envoyer des conseils concernant des vêtements qu’elle ne pouvait plus vérifier elle-même. Jeanne racontait rarement les événements dans l’ordre, mais ses phrases rendaient la maison plus présente que les descriptions précises des autres.
Nicolas annonça plusieurs fois qu’il essaierait de revenir dès qu’une occasion se présenterait. Au début, il imagina qu’il suffirait de trouver quelques jours libres. Puis une commande importante occupa l’atelier au moment où il avait espéré partir. Une autre fois, le délai entre le voyage et le travail à reprendre rendit le projet moins simple qu’il l’avait calculé. Les mois suivants apportèrent d’autres raisons modestes, jamais assez graves pour mériter d’être racontées seules. Il ne renonçait pas à revenir. Il repoussait jusqu’à une période plus commode, qui se déplaçait avec lui.
À la fin de sa première année, Nicolas ne cherchait plus longtemps les caractères courants. Il composait des lignes régulières, repérait davantage de fautes avant l’épreuve et savait préparer son travail sans attendre qu’on lui indiquât chaque étape. Le patron lui confiait encore les tâches qu’un apprenti devait apprendre, mais il ne reprenait plus systématiquement ce que Nicolas venait d’achever. Il vérifiait, corrigeait parfois et passait à la suite.
Philibert conservait son avance et perdait peu à peu le privilège de l’expliquer. Il lisait vite, comprenait bien les textes et pouvait fournir un travail solide. Sa hâte l’obligeait cependant à recommencer plus souvent. Nicolas, lui, devenait lent chaque fois qu’il craignait de se tromper. Ensemble, ils finirent par trouver un rythme utile : Philibert empêchait Nicolas de consacrer une matinée à une précaution qui n’en exigeait pas tant ; Nicolas empêchait Philibert de déclarer terminée une page qui ne l’était pas.
Leurs chambres restaient proches, mais leur vie débordait désormais du bâtiment. Ils connaissaient les endroits où manger sans dépenser inutilement, ceux où la portion justifiait un écart et ceux dont Philibert vantait encore un plat qu’il n’avait jamais réussi à faire servir une seconde fois. Nicolas achetait lui-même quelques objets, gardait une partie de l’argent dont il disposait et apprenait à mesurer autrement le prix des choses. À Vérieu, beaucoup de besoins se confondaient avec ceux de la maison. À Grenoble, une chemise reprise, une lettre envoyée, un repas acheté ou une sortie un peu longue appartenaient à ses propres comptes.
La correspondance avec Thérèse continua. Elle resta régulière assez longtemps pour que Nicolas reconnût ses lettres avant même de lire le nom. Elle lui parlait de ses lectures, de visites, de personnes qu’elle rencontrait avec ses parents et parfois d’Eugénie, qu’elle voyait encore. Nicolas lui racontait l’atelier et la ville. Il lui décrivit les journaux qui passaient entre ses mains, la façon dont une erreur minuscule pouvait survivre à plusieurs regards et la satisfaction particulière d’une page enfin correcte.
Puis leurs réponses mirent davantage de temps. Aucune lettre ne décida ce changement. Nicolas recevait un courrier de Thérèse, le lisait le soir et pensait répondre le lendemain. Le lendemain apportait du travail, Philibert proposait une sortie ou une autre lettre de Vérieu exigeait quelques lignes. Thérèse faisait de même dans une vie dont Nicolas ne connaissait que les morceaux qu’elle choisissait de lui raconter. Ils continuaient à s’écrire, mais leurs lettres ne reprenaient plus toujours la phrase laissée par la précédente.
Au cours de la deuxième année, Nicolas reçut une enveloppe dont l’écriture lui était familière et dont le poids ne l’inquiéta pas. Il l’ouvrit après le repas, dans sa chambre. Thérèse lui annonçait que son père quittait Vérieu et que toute la famille allait s’installer à Paris. Elle ne prétendait pas savoir exactement ce que cette nouvelle vie deviendrait. Les préparatifs occupaient la maison ; sa mère faisait établir des listes, Auguste réglait ses affaires et elle-même partageait son temps entre ce qu’il fallait emporter et les visites à ceux qu’elle ne verrait plus aussi facilement.
Elle écrivit qu’elle avait voulu le prévenir elle-même et termina en espérant que son apprentissage se poursuivait bien.
Nicolas lut la lettre une seconde fois. Il n’éprouva pas la douleur nette de leur conversation au bord de la rivière. Rien ne se rompait ce soir-là. Thérèse et lui vivaient déjà loin l’un de l’autre, et elle ne lui avait promis ni de rester à Vérieu ni de l’y attendre. Pourtant, jusqu’à cette lettre, il avait continué à la placer là-bas lorsqu’il pensait au village : près de la rivière, dans l’étude de son père, sur un chemin qu’il connaissait.
Il posa les yeux sur le portrait. Les cinq membres de sa famille y demeuraient à la même place. En dehors du carton, Eugénie avait grandi, François lui confiait davantage de travail et la maison avait déjà vécu deux années sans lui. Désormais, même Thérèse quittait le décor qu’il croyait avoir laissé derrière lui.
Philibert frappa avant d’entrer. Il venait lui demander s’il descendait, puis remarqua la lettre ouverte.
— Une mauvaise nouvelle ?
— Non. Thérèse part pour Paris avec ses parents.
Philibert connaissait son nom depuis longtemps sans que Nicolas lui eût expliqué précisément ce qu’elle avait été pour lui. Il s’assit sur le bord de la chaise, faute d’autre place.
— Tu comptais la retrouver à Vérieu ?
— Je ne sais pas.
— C’est une réponse très malcommode.
— C’est la seule que j’ai.
Philibert attendit, puis demanda si Nicolas voulait rester seul. Nicolas regarda encore la lettre.
— Non. J’ai faim.
— Voilà une réponse plus sûre.
Ils descendirent. Nicolas écrivit à Thérèse le lendemain. Il lui souhaita un bon voyage, lui demanda de lui envoyer sa nouvelle adresse une fois installée et lui parla d’un travail qu’il venait d’achever. Il ne chercha pas à donner à sa réponse le poids d’un adieu. Elle ne lui avait pas envoyé une lettre d’adieu.
À Vérieu, l’absence de Thérèse apparut ensuite dans les courriers sans qu’on la commentât longtemps. Eugénie mentionna que la maison d’Auguste semblait trop silencieuse. Elle consacra davantage de lignes à Antoine Perrin, devenu un client régulier, qui avait cette fois vérifié deux fois ses chiffres avant de les lui présenter et n’en avait pas moins oublié un paiement déjà effectué. François parla surtout de l’activité. Marie transmit des nouvelles de personnes que Nicolas connaissait. Jeanne écrivit qu’un village restait rarement semblable à l’idée qu’on en gardait, même lorsqu’on y vivait encore.
La troisième année ne commença pas un matin particulier. Nicolas s’en aperçut lorsqu’un nouvel apprenti hésita devant une casse et qu’on lui demanda de lui montrer où se trouvaient les caractères les plus utilisés. Il donna les premières explications, observa les doigts trop raides du jeune homme et entendit dans ses propres paroles des conseils qu’il avait reçus de Philibert. Celui-ci, occupé à quelques pas, leva la tête lorsqu’il l’entendit recommander de ne pas aller trop vite.
— Il ne faut pas transmettre toutes tes mauvaises habitudes, dit-il.
— Je lui garde les tiennes pour demain.
Le patron leur confiait désormais des travaux plus longs et attendait d’eux une régularité qu’il n’aurait pas exigée à leur arrivée. Nicolas savait organiser les caractères, composer, corriger une épreuve, reprendre une justification fautive et participer à la préparation d’un travail sans perdre de vue le papier qui le recevrait. Il ne connaissait pas tout. Il lui arrivait encore de demander, et certaines pages lui rappelaient qu’un homme pouvait travailler plusieurs années avant de rencontrer une nouvelle manière de se tromper. Mais il n’abordait plus l’atelier comme un lieu dont chaque objet devait d’abord lui être présenté.
Un soir, une composition devait être terminée avant le lendemain. Philibert avait avancé vite. Nicolas relut l’épreuve, marqua deux fautes, puis s’arrêta sur une ligne dont l’espacement se resserrait à mesure qu’elle approchait du bord.
— Elle tient, dit Philibert.
— Elle lutte.
— Le lecteur ne le saura pas.
— Il verra la ligne.
Philibert se pencha, soupira et reprit le composteur. Nicolas l’aida à redistribuer ce qui devait l’être. Ils travaillèrent sans beaucoup parler. Le patron passa derrière eux, examina l’épreuve et leur dit de fermer l’atelier lorsqu’ils auraient terminé. Il ne resta pas pour vérifier qu’ils sauraient le faire.
Lorsqu’ils sortirent, la rue avait changé de rythme. Les boutiques fermaient, les voitures se faisaient moins nombreuses et les passants marchaient autrement que dans la journée. Nicolas choisit le chemin sans consulter Philibert. Ils traversèrent deux rues, gagnèrent un endroit où on les connaissait assez pour commencer à préparer leur repas en les voyant entrer et s’installèrent à leur table habituelle.
— Si tu avais accepté ma ligne, nous serions arrivés plus tôt, dit Philibert.
— Si tu l’avais mieux composée, nous serions arrivés plus tôt aussi.
— C’est rassurant. Chacun peut accuser l’autre.
Nicolas mangea avec appétit. Sa cuillère se trouvait dans sa poche, enveloppée dans un morceau de tissu pour ne pas l’accrocher. Il avait cessé depuis longtemps de trouver étrange de l’emporter lorsqu’il savait qu’il ne mangerait pas dans la maison du patron. Philibert avait également cessé de la commenter, sauf les jours où Nicolas l’oubliait et prétendait que le repas en souffrait.
Ils parlèrent du nouvel apprenti, d’un ouvrage passé par l’atelier et d’une affiche aperçue dans l’après-midi. Philibert voulait profiter du prochain dimanche pour marcher plus loin le long des quais. Nicolas proposa un détour par une librairie où une livraison devait arriver. Ils discutèrent du trajet avec le sérieux de deux hommes qui connaissaient assez la ville pour choisir volontairement de l’allonger.
Une lettre l’attendait à son retour. Eugénie avait couvert quatre pages d’une écriture devenue plus sûre. Elle racontait une discussion avec Antoine Perrin, le paiement tardif d’un autre client et la manière dont François avait fini par lui confier une partie du registre sans présenter la chose comme une décision. Marie avait ajouté qu’ils allaient tous bien. François signalait une qualité de papier qu’il souhaitait connaître si Nicolas en voyait passer. Jeanne n’avait écrit qu’une phrase au bas de la dernière page : « Tu nous raconteras ce que tu es devenu quand tu reviendras, mais n’attends pas ce jour-là pour nous donner de tes nouvelles. »
Nicolas répondit le soir même. Il décrivit le nouvel apprenti, demanda des précisions à François et félicita Eugénie pour le registre en lui recommandant de ne pas en profiter pour réécrire les dettes à sa manière.
Avant de se coucher, il rangea la lettre avec les autres. Le paquet occupait maintenant une partie du coffre. Certaines feuilles portaient encore l’odeur de la maison lorsqu’elles arrivaient ; d’autres ne conservaient déjà plus que l’écriture. Le portrait demeurait sur la table. Nicolas le regardait moins souvent qu’au début, mais il le redressait chaque fois qu’un mouvement l’avait fait pencher.
Dans la cour, une porte se ferma. Philibert traversa le couloir et lui rappela qu’ils commençaient plus tôt le lendemain. Nicolas répondit qu’il le savait. Il prépara ses vêtements, posa la cuillère près de ce qu’il emporterait au matin et vérifia par habitude que la fenêtre était bien refermée.
Il pensa à la commande qui les attendait, au passage qu’il devrait faire à la librairie et au repas promis pour le lendemain soir. La prochaine lettre de Vérieu arriverait peut-être dans la semaine. Celle de Thérèse viendrait plus tard, depuis Paris, ou attendrait encore. Rien de tout cela ne l’empêcha de prévoir sa journée.
Au matin, il descendit avant que Philibert eût à frapper à sa porte. Celui-ci se trouvait déjà devant l’atelier. Nicolas ouvrit la porte, gagna sa place et prépara les premiers caractères tandis que la ville commençait à remuer de l’autre côté des murs.