Nicolas n’avait plus besoin que François lui indiquât l’ordre dans lequel préparer une commande. Il commençait par dégager la table, vérifiait la quantité demandée, choisissait les feuilles et les comptait deux fois avant de les envelopper. Lorsqu’un bord devait être repris, il savait jusqu’où pousser la lame sans réduire le format. Il connaissait aussi les clients qui préféraient un paquet très serré, ceux qui revenaient toujours sur leur première demande et ceux qui trouvaient le papier trop cher avant d’en commander davantage.
Ce matin-là, François travaillait à son registre tandis que Nicolas achevait seul deux lots destinés à l’étude d’Auguste. Le premier était prêt. Il replia la toile autour du second, protégea les angles et tendit la main vers la ficelle au moment où une voix s’éleva derrière lui.
— Pas celle-ci.
Eugénie lui retira le rouleau avant qu’il ne pût le saisir. À quinze ans, elle n’avait plus besoin de se hisser pour atteindre le meuble des commandes, et elle avait acquis une assurance qui lui permettait de corriger son frère sans même vérifier s’il était d’accord.
— Elle est trop courte, ajouta-t-elle. Tu vas faire un nœud affreux.
— Il tiendra.
— Ce n’est pas la même chose.
Elle lui tendit une autre ficelle, puis se tourna vers l’homme qui attendait près de la porte. C’était un client régulier, venu pour quelques feuilles et resté assez longtemps pour donner des nouvelles de deux cousins, d’une récolte médiocre et d’un voisin dont personne n’avait demandé le nom. Eugénie reprit la conversation exactement où elle l’avait laissée. Pendant qu’elle préparait son petit paquet, elle lui rappela une somme encore due sur une commande précédente avec une douceur si naturelle que l’homme sortit ses pièces presque sans interrompre son récit.
François leva les yeux de son registre.
— Tu l’avais notée ? demanda-t-il lorsqu’ils furent seuls.
Eugénie lui montra la ligne. Le paiement y figurait déjà, ainsi que la date et les deux commandes concernées.
— Il allait payer, précisa-t-elle.
— Certainement.
— Il avait seulement oublié.
— Depuis trois semaines.
Elle referma le registre avec satisfaction. François ne lui confiait pas encore tous les comptes, mais elle suivait désormais les paiements simples, reconnaissait les écritures habituelles et savait retrouver une commande plus vite que Nicolas. Celui-ci noua le paquet avec la ficelle qu’elle avait choisie. Le nœud était moins laid qu’il ne l’aurait souhaité.
La porte s’ouvrit de nouveau. Thérèse entra sans hésiter, salua François et Eugénie, puis vint se placer près de la table. Nicolas avait cessé depuis longtemps de chercher une raison particulière à chacune de ses visites. Parfois, Auguste avait un message concernant une commande. Parfois, Thérèse accompagnait ses parents. Parfois encore, elle venait simplement parce qu’elle savait le trouver là.
— Mon père demande si les paquets seront prêts aujourd’hui, dit-elle.
— Ils le sont, répondit Nicolas.
Il posa la main sur le second, puis ajouta :
— Enfin, dès que j’aurai fait un nœud acceptable.
Eugénie approuva gravement. Thérèse observa la ficelle, puis Nicolas.
— Il me paraît très convenable.
— Tu vois ? dit-il à sa sœur.
— Thérèse t’aime bien. Son jugement n’est pas sûr.
Un silence suivit. Eugénie regarda tour à tour les deux visages qu’elle venait de faire rougir, puis décida qu’elle avait obtenu exactement ce qu’elle voulait. Elle emporta le registre vers François.
Nicolas acheva le paquet sans répondre. Thérèse se rapprocha suffisamment pour que sa manche touchât la sienne.
— Je ne trouve pas le nœud affreux, murmura-t-elle.
— Merci.
— Je n’ai rien dit sur le reste.
Il tourna la tête vers elle. Elle souriait déjà. Ce sourire lui était devenu familier et continuait pourtant de produire sur lui un effet qu’il n’avait pas appris à prévoir. Ils devaient se retrouver près de la rivière le lendemain. Nicolas pensa qu’il lui parlerait de la cliente du matin, du paiement récupéré par Eugénie et peut-être du nœud, si cette histoire pouvait encore l’intéresser. Il ne manquait jamais de choses à lui raconter. Lorsqu’il en manquait, ils restaient ensemble sans parler, ce qui lui convenait aussi.
Il porta les paquets chez Auguste dans l’après-midi. À son retour, une nouvelle commande l’attendait. François lui demanda de vérifier ce qui restait en réserve et de préparer la réponse au client. Nicolas s’installa devant le registre, fit les comptes et proposa un délai. Son père relut ce qu’il avait écrit, corrigea un chiffre, puis valida le reste.
La journée s’acheva comme beaucoup d’autres. Marie n’eut besoin d’appeler qu’une fois : Nicolas posa aussitôt sa plume, tandis que François achevait encore une ligne du registre. Jeanne observa qu’il existait donc au moins un homme dans la maison capable d’entendre l’heure du repas avant qu’on la lui répétât. Nicolas répondit qu’il avait surtout entendu le mot repas. Eugénie raconta comment elle avait obtenu le règlement du matin, en laissant entendre que le client avait tenté de fuir avec sa dette et qu’elle l’avait arrêté sur le seuil. Nicolas rectifia les faits. Elle soutint que sa version était plus courte, ce qui était faux, mais personne ne jugea utile de le lui faire remarquer.
En allant se coucher, Nicolas pensa à la commande du lendemain, à la rivière et au plat que Marie avait annoncé pour le repas de midi. Rien de tout cela ne lui paraissait provisoire. Il travaillait avec son père, vivait auprès des siens et retrouvait Thérèse dès que leurs occupations le permettaient. Lorsqu’il imaginait les années suivantes, il les voyait différentes seulement par la quantité de travail que François finirait par lui confier.
Deux jours plus tard, une lettre de Grenoble arriva au milieu du courrier professionnel.
François reconnut l’écriture avant d’avoir rompu le cachet. L’imprimeur-libraire qui la lui adressait lui achetait depuis plusieurs années certaines qualités de papier. Leurs échanges avaient commencé par des demandes modestes, puis étaient devenus assez réguliers pour qu’ils connussent leurs habitudes respectives. François savait comment l’homme payait, ce qu’il refusait et le soin qu’il exigeait dans les envois. Ils s’étaient également rencontrés à quelques reprises pour leurs affaires.
La lettre commençait comme les précédentes. L’imprimeur confirmait une commande, précisait un format et revenait sur un paiement. François parcourut ces lignes sans s’arrêter. Arrivé au dernier paragraphe, il ralentit, revint au début de la page et relut l’ensemble.
— Il y a un problème ? demanda Nicolas.
— Rien de mauvais.
François plia la lettre, mais ne la posa pas avec les autres. Il la garda près du registre jusqu’au soir. Nicolas le vit la relire pendant qu’il attendait qu’une encre séchât, puis regarder la table où ses deux enfants travaillaient. Eugénie classait des commandes payées en racontant une histoire à laquelle personne ne répondait plus. François remit la lettre dans sa poche sans rien dire.
Le lendemain matin, il attendit qu’Eugénie fût partie porter un message à Marie pour la ressortir.
— L’imprimeur de Grenoble cherche un apprenti, dit-il.
— Il ne trouvera pas ici.
François posa la feuille entre eux.
— Peut-être que si.
Nicolas comprit enfin que son père le regardait. Il eut d’abord l’impression d’avoir manqué une plaisanterie, mais le visage de François ne l’aida pas.
— Je ne suis pas imprimeur.
— C’est pour cela qu’il cherche un apprenti et non un imprimeur.
— Je ne sais rien faire avec des caractères.
— Tu sais lire, écrire et compter. Tu connais le papier. Tu travailles avec soin et tu n’abandonnes pas une tâche parce qu’elle demande de recommencer.
— Je sais travailler ici.
François acquiesça.
— Oui.
Cette réponse simple troubla Nicolas davantage qu’une contradiction. Il regarda la commande ouverte devant lui, les lots alignés sur la table et le couteau qu’il avait aiguisé le matin même.
— Tu veux que je parte ? demanda-t-il.
— Non. Je veux que tu regardes ce qu’on te propose avant de répondre que tu n’en veux pas.
François déplia la lettre et lui montra les quelques lignes concernées. L’imprimeur cherchait un jeune homme sérieux, suffisamment instruit pour apprendre la composition et disposé à consacrer plusieurs années à l’apprentissage du métier. Il n’avait demandé aucun nom. Il informait seulement François au cas où celui-ci connût dans le secteur un candidat digne de confiance.
— Je pourrais te recommander, dit son père. Il connaît mon travail et ma parole. Cela ne t’oblige pas à accepter.
— Tu as pensé à moi tout de suite ?
— Oui. Puis j’ai essayé de trouver une bonne raison de ne pas t’en parler.
— Tu en as trouvé une ?
— Plusieurs. Tu travailles bien ici. Tu n’as rien demandé. Et ta mère trouvera déjà que Grenoble est beaucoup trop loin.
Nicolas ne sourit pas.
— Alors pourquoi m’en parler ?
Nicolas relut le passage. Les mots restaient clairs et ne lui apprenaient pourtant rien d’utile sur la raison pour laquelle il devrait quitter Vérieu.
— Je peux continuer avec toi.
— Tu le peux.
— Alors pourquoi Grenoble ?
François s’appuya contre la table. Il prit le temps de répondre, comme lorsqu’il cherchait la manière la plus exacte d’expliquer un geste.
— Parce qu’ici, je peux t’apprendre ce que je sais. À Grenoble, tu apprendrais un métier que je ne peux pas te transmettre. Dans quelques années, tu serais compositeur-typographe. Tu aurais un métier entre les mains, l’expérience d’un atelier d’imprimerie et davantage de possibilités que celles que cette pièce peut t’offrir.
Nicolas regarda autour de lui. Il n’avait jamais considéré la pièce comme petite. Elle contenait les réserves, les outils, les registres et assez de place pour travailler à trois lorsque Eugénie les rejoignait. La maison se trouvait de l’autre côté de la porte, et Vérieu autour de la maison. Cela lui avait toujours semblé constituer un avenir de dimensions convenables.
— Nous avons du travail, dit-il.
— Nous en avons. Mais je ne sais pas si cette activité pourra faire vivre convenablement deux adultes dans quelques années.
Nicolas pensa aussitôt à Eugénie.
— Elle peut travailler avec nous.
— Je le souhaite. Elle est douée avec les clients et elle commence à bien tenir les comptes. Cela ne signifie pas qu’elle prend ta place. Cela signifie que je ne veux pas vous promettre à tous les deux une sécurité que je ne suis pas certain de pouvoir vous donner.
François reprit la lettre.
— Je savais qu’un jour la question pourrait se poser. Je ne savais ni quand, ni pour lequel de vous, ni quelle forme elle prendrait. Je n’avais rien décidé. Cette lettre ne décide rien non plus. Elle met seulement une possibilité devant nous.
Nicolas n’avait rien prévu. C’était précisément ce qui rendait l’affaire difficile : il n’avait jamais eu besoin d’un projet distinct de la vie qu’il menait déjà.
— Tu dois répondre quand ? demanda-t-il.
— Pas aujourd’hui.
François écarta la feuille.
— Nous allons d’abord finir cette commande.
Nicolas termina la commande. Il compta les lots sans erreur, refit un paquet dont la toile tirait trop sur un angle et inscrivit la quantité dans le registre. Aucun de ces gestes ne lui parut différent. Pourtant, la lettre resta posée dans un coin de la table, et sa présence occupa davantage d’espace que tout le papier empilé autour d’elle.
Pendant les jours qui suivirent, François ne le pressa pas. Nicolas continua à travailler comme avant, ce qui lui fournit plusieurs fois la preuve qu’il n’était pas nécessaire de partir. Un client le laissa modifier seul une commande. Un fournisseur lui demanda son avis sur des feuilles qui avaient souffert de l’humidité. Eugénie lui confia une addition qu’elle avait déjà vérifiée, uniquement pour avoir le plaisir de lui signaler qu’il trouvait le même résultat qu’elle. Chaque tâche confirmait qu’il avait sa place.
À la maison, la vie ne lui apporta pas davantage de raisons de la quitter. Marie lui demanda de réparer une attache et posa devant lui une assiette supplémentaire avant même qu’il eût réclamé sa part. Jeanne s’installa près de la fenêtre pendant qu’il écrivait une réponse à un client et lui fit remarquer qu’il tenait sa plume comme s’il craignait qu’elle ne s’échappât. Eugénie occupait les silences à elle seule. Le soir, Nicolas retrouvait son lit, les bruits connus de la maison et la certitude que les mêmes personnes se trouveraient là au matin.
Il vit Thérèse près de la rivière. Elle lui parla d’un texte qu’elle avait lu et d’une visite que ses parents devaient faire. Il l’écouta, lui raconta sa semaine et ne dit rien de Grenoble. Tant que François n’avait pas répondu, il pouvait encore considérer la lettre comme une possibilité sans conséquence. Lui en parler aurait rendu le départ plus réel.
Le troisième soir, François revint sur le sujet après le départ d’Eugénie. Il ne demanda pas à Nicolas s’il avait changé d’avis. Il lui expliqua ce qu’il savait de l’atelier, la durée probable de l’apprentissage et les exigences du métier. Il ne cacha ni les journées longues ni la précision attendue. Nicolas posa des questions sur le logement, sur l’argent, sur la possibilité de revenir parfois à Vérieu et sur ce que ferait exactement un compositeur. Certaines réponses restaient imprécises, car François ne pouvait pas connaître à distance tous les arrangements que proposerait l’imprimeur. Il promit de les demander avant toute décision définitive.
— Quatre ans, répéta Nicolas.
— Environ.
— C’est long.
— Oui.
— J’essaierai de revenir avant la fin.
— Bien sûr.
François ne prétendit pas que Grenoble se trouvait à l’autre bout du pays. Il ne lui promit pas davantage qu’il pourrait quitter l’atelier chaque fois que Vérieu lui manquerait.
— Et si je refuse ? demanda Nicolas.
— Tu travailleras demain avec moi.
— Et après ?
— Après aussi. La lettre n’a pas rendu notre vie impossible.
Nicolas baissa les yeux vers ses mains. Il aurait presque préféré que son père lui ordonnât de partir. Il aurait pu lui en vouloir, discuter, puis obéir. François lui laissait la décision tout en lui faisant comprendre qu’elle ne concernait pas seulement les semaines suivantes.
— Écris-lui, finit-il par dire. Demande ce qu’il propose.
François ne sourit pas, ne le félicita pas et ne transforma pas ces mots en accord définitif.
— Je lui écrirai demain.
Ils préparèrent ensemble la lettre. François rappela depuis combien de temps Nicolas travaillait auprès de lui, décrivit ce qu’il savait faire et se porta garant de son sérieux. Nicolas relut le texte. Il trouva étrange d’être résumé en quelques lignes : une écriture correcte, des comptes sûrs, une connaissance pratique du papier, de l’attention et de la constance. Rien n’y disait qu’il aimait travailler avec son père ou que Thérèse l’attendait parfois près de la rivière. Cela n’aurait servi à rien à un imprimeur.
La réponse mit plusieurs jours à venir.
Entre-temps, Nicolas s’habitua presque à l’attente. Il se surprit même à observer les imprimés qui passaient entre ses mains avec plus d’attention. Il suivait du doigt la régularité des lignes, cherchait les défauts et tentait d’imaginer le travail nécessaire pour placer chaque caractère avant que les mots ne se retrouvassent sur la feuille. Cette curiosité ne ressemblait pas encore à un désir de partir. Elle donnait seulement une forme un peu moins inconnue à ce qui l’attendrait peut-être.
Lorsque la lettre arriva, François attendit que Marie, Jeanne et Eugénie fussent présentes pour l’ouvrir. L’imprimeur acceptait sa recommandation. Il proposait de prendre Nicolas comme apprenti compositeur-typographe, précisait les conditions essentielles et indiquait une date à laquelle il pouvait se présenter.
Eugénie demanda aussitôt où il dormirait, combien de personnes travaillaient dans l’atelier et s’il aurait le droit de composer ce qu’il voudrait. François répondit à ce qu’il savait. Marie voulut connaître la durée du trajet, les vêtements nécessaires et la manière dont Nicolas ferait laver son linge. Jeanne resta silencieuse jusqu’à ce que les questions diminuassent.
— Et toi ? demanda-t-elle enfin.
Nicolas tenait la lettre. La date, inscrite au bas de la page, avait fait disparaître les derniers peut-être.
— Je ne sais pas encore, répondit-il.
Personne n’essaya de décider à sa place. François replia la lettre et la posa près de lui. Marie demanda seulement s’il fallait répondre vite. Ils avaient quelques jours.
Ces jours ne simplifièrent rien. Nicolas tenta d’imaginer Grenoble et ne vit qu’un atelier plus grand, rempli d’outils dont il ignorait les noms. Lorsqu’il essayait d’imaginer qu’il refusait, il retrouvait exactement la pièce où il se tenait, François à sa gauche, Eugénie près du registre et Thérèse à quelques rues de là. Cette seconde image lui convenait mieux. Elle ne lui disait pourtant pas ce qu’il deviendrait si le travail venait à manquer, ni quelle place chacun pourrait garder lorsque son père ne serait plus seul à prendre les décisions.
Un matin, Eugénie accueillit sans aide deux clients arrivés ensemble. Elle nota leurs demandes, fit reprendre à l’un une mesure imprécise et convainquit l’autre d’attendre une qualité de papier plus appropriée au lieu d’emporter ce qui restait en réserve. Nicolas prépara les paquets pendant qu’elle parlait. Ils travaillèrent bien, sans se disputer et sans que l’un eût besoin de céder sa place à l’autre. Ce fut justement ce qui obligea Nicolas à regarder plus loin que la journée : ils pouvaient tous les deux être utiles ici, mais cette utilité ne rendait pas la pièce plus vaste ni les commandes plus nombreuses.
Le soir, il demanda à François :
— Si j’y vais et que je ne suis pas fait pour ce métier ?
— Tu l’apprendras assez vite.
— Et ensuite ?
— Tu reviendras, si c’est ce que tu veux. Je ne te promets pas que tout sera demeuré à la même place, mais cette porte ne sera pas fermée parce que tu auras essayé ailleurs.
— Si je refuse, il me reprendra plus tard ?
— Il prendra un autre apprenti maintenant. Plus tard, je ne sais pas.
Nicolas resta un moment à considérer la table vide. Partir ne lui garantissait pas une vie meilleure. Rester ne lui garantissait plus la vie exacte qu’il avait cru posséder. Une seule des deux décisions lui permettait encore de revenir sur l’autre.
— J’irai, dit-il.
François acquiesça comme s’il recevait une décision de travail.
— Alors nous répondrons demain. Tu peux encore dormir dessus.
— Je dors mal dessus depuis une semaine.
— Dans ce cas, nous répondrons ce soir.
Ils annoncèrent la décision à table. La phrase produisit un silence bref. Marie fut la première à le rompre en demandant combien de chemises il pouvait raisonnablement emporter. Eugénie déclara qu’il n’en possédait aucune qui résistât quatre ans. François précisa qu’ils essaieraient de trouver une occasion de le revoir avant qu’il eût usé la dernière. Les voix reprirent, mais la date du départ était désormais fixée.
Le lendemain, il montra la lettre à Thérèse.
Ils descendirent vers la rivière et s’installèrent dans l’herbe, à l’endroit où leurs rencontres avaient pris l’habitude de finir. Nicolas lui tendit la feuille sans préambule. Thérèse la lut entièrement, puis revint à la date.
— Quand pars-tu ? demanda-t-elle.
— Dans un peu moins de trois semaines.
— Et l’apprentissage dure combien de temps ?
— Environ quatre ans.
Elle replia la lettre selon les marques laissées par François et la lui rendit. Nicolas attendit une autre question. Thérèse n’en posa pas.
— Grenoble n’est pas si loin, dit-il. Je pourrai revenir.
— Oui.
— Et nous pourrons nous écrire.
— Oui.
Ses réponses ne le rassuraient pas. Elles lui donnaient seulement raison sur des faits qu’elle connaissait aussi bien que lui.
— Une fois l’apprentissage terminé, je pourrai revenir avec un vrai métier. Rien ne dit que je resterai là-bas.
Thérèse ramassa une tige dans l’herbe et la fit tourner entre ses doigts.
— Tu parles comme si les quatre années n’étaient pas vraiment dedans.
— Dedans quoi ?
— Entre ton départ et ton retour.
Nicolas regarda l’eau. Il savait compter quatre années. Il savait qu’elles seraient longues. Mais lorsqu’il pensait à ce qui viendrait après, il retrouvait spontanément la rivière, Thérèse et lui-même tels qu’ils étaient assis ce jour-là.
— Promets-moi de m’attendre, dit-il.
La tige cessa de tourner. Thérèse ne parut ni surprise ni fâchée. Elle posa simplement les mains sur sa robe.
— Je voudrais pouvoir te dire oui.
— Alors dis-le.
— Ce serait seulement pour que tu partes moins triste.
— Je partirai triste quand même.
Cette fois, elle sourit, mais ses yeux restèrent baissés.
— Moi aussi.
Nicolas chercha sa main dans l’herbe. Elle la laissa dans la sienne.
— Je ne te demande pas que tout reste exactement pareil, dit-il. Seulement que tu m’attendes.
— Je ne suis pas sûre que ce soit différent.
Il voulut répondre, puis se ravisa. Thérèse poursuivait encore son éducation. Chez elle, on parlait davantage qu’autrefois de ce qu’elle ferait plus tard, des personnes qu’elle devrait voir et de décisions qu’elle ne prendrait peut-être pas seule. Rien de tout cela ne les avait empêchés de se retrouver jusqu’alors. Quatre années donnaient soudain du temps à ces choses pour prendre de la place.
— Tu ne veux plus de moi ? demanda-t-il.
Thérèse referma ses doigts sur les siens.
— Si je ne voulais plus de toi, ce serait plus facile.
Ils demeurèrent silencieux. Le bruit de la rivière était le même que lors de leurs autres rencontres, et cela irrita presque Nicolas. Il aurait voulu qu’au moins quelque chose reconnût que ce jour ne ressemblait pas aux précédents.
— Je peux te promettre de t’écrire, reprit Thérèse. Je peux te promettre que je ne vais pas oublier que tu existes dès que tu auras tourné au bout du chemin. Mais je ne peux pas te dire ce que nous serons dans quatre ans.
— Moi, je le sais.
— Non. Tu le souhaites.
Elle le dit sans dureté. Nicolas aurait préféré pouvoir contester ses sentiments comme on corrigeait une addition. Il n’y trouva aucune erreur.
— Écris-moi, dit-elle.
— Je t’écrirai.
— Et essaie de revenir quand tu le pourras.
— J’essaierai.
Ce n’était pas la promesse qu’il avait demandée. C’était la seule qu’ils pouvaient faire sans mentir.
Ils remontèrent ensemble jusqu’aux premières maisons. Là, Thérèse s’arrêta. Elle posa brièvement les lèvres sur sa joue, puis demeura un instant devant lui comme si elle cherchait encore quelque chose à dire. Elle partit sans l’avoir trouvé. Lorsqu’elle se retourna, Nicolas se trouvait toujours au même endroit.
Quelques jours plus tard, toute la famille partit faire réaliser un portrait.
François avait organisé le déplacement avant le départ de Nicolas. L’occasion coûterait assez cher pour que Marie eût demandé deux fois s’il était nécessaire que tout le monde y figurât. François avait répondu qu’un portrait de famille perdait une partie de son intérêt si l’on commençait par en retirer les membres. Jeanne avait approuvé, et la décision avait été prise.
Le matin venu, la maison fut occupée par les vêtements avant de l’être par les personnes. Marie vérifia le col de Nicolas, lissa la robe d’Eugénie et reprit une attache que personne d’autre n’avait remarquée. François portait sa veste des grandes occasions. Jeanne avait choisi une tenue sombre et sobre dont la coupe paraissait venir d’un temps que Nicolas n’avait pas connu, mais qu’elle entretenait avec tant de soin qu’elle ne semblait jamais vieille. Eugénie, ravie d’avoir une raison légitime de s’intéresser à chaque détail, fit valoir que sa coiffure tiendrait mieux si Marie cessait d’y toucher.
— Elle tiendra surtout si tu cesses de bouger, répondit leur mère.
— Je sais rester immobile.
Nicolas et Marie la regardèrent en même temps.
— Je peux, corrigea Eugénie. Ce n’est pas pareil.
Une voiture hippomobile conduite par un voiturier vint les prendre tôt pour Bourgoin. Ils s’y installèrent avec plus de précautions que de confort, chacun surveillant un pan de robe, une manche ou un col que le trajet ne devait pas froisser avant la pose. Eugénie protesta lorsque Nicolas posa le pied trop près de sa jupe, puis passa le reste du chemin à regarder dehors comme si les alentours familiers méritaient une attention nouvelle dès lors qu’on les traversait dans ses meilleurs vêtements.
À Bourgoin, ils gagnèrent l’atelier du photographe. Nicolas avait déjà vu des photographies. Il n’était pourtant jamais entré dans un atelier, et la pièce lui parut à la fois plus ordinaire et plus étrange qu’il ne l’avait imaginée. Un fond peint dissimulait le mur. Une chaise attendait au centre, accompagnée de quelques accessoires destinés à donner l’apparence d’un intérieur qui n’existait pas.
Le photographe observa la famille comme François examinait parfois une pile de feuilles avant de décider comment la répartir. Il fit asseoir Jeanne, plaça Marie et Eugénie, demanda à François de se tenir d’un côté et à Nicolas de prendre l’autre. Puis il les déplaça presque tous. Marie tenta une dernière fois de rabattre une mèche des cheveux de Nicolas.
— Elle reviendra, murmura-t-il.
— Pas avant la photographie.
Jeanne leva vers lui un regard amusé.
— Ta mère demande moins que l’impossible. Essaie de l’aider.
Eugénie dut retenir un sourire afin de ne pas modifier son expression au mauvais moment. François resta droit, une main posée près du dossier de la chaise. Le photographe leur demanda de regarder devant eux et de ne plus bouger.
Alors seulement, le silence s’installa.
Nicolas sentit l’épaule de François tout près de la sienne. Marie se tenait de l’autre côté, attentive encore à ses enfants alors qu’elle n’avait plus le droit de corriger leur tenue. Eugénie, contrainte à l’immobilité, semblait retenir plusieurs remarques. Jeanne était assise devant eux, les mains posées calmement l’une sur l’autre.
Ils étaient tous là.
Dans quelques jours, Nicolas ne s’assiérait plus avec eux à chaque repas. Il ne retrouverait plus chaque matin la voix d’Eugénie dans la pièce voisine, les rappels de Marie, le calme de François et la présence de Jeanne près de la fenêtre. Tous pensaient qu’il reviendrait dès qu’il le pourrait, sans savoir quand l’occasion se présenterait. Après sa conversation avec Thérèse, il ne parvenait plus à imaginer que la maison resterait simplement fermée sur cet instant jusqu’à ce jour-là.
Le photographe libéra enfin leurs mouvements. Eugénie expira bruyamment.
— Je n’ai pas bougé, annonça-t-elle.
— Nous le saurons sur le portrait, dit François.
— Il sera trop tard pour me féliciter.
Jeanne se leva avec l’aide de Nicolas. Marie vérifia aussitôt que la robe d’Eugénie n’avait pas pris un pli durable et que la mèche de son fils avait attendu la fin de la pose pour revenir à sa place. La solennité se dissipa dans ces préoccupations. Lorsque le voiturier les ramena vers Vérieu, ils parlèrent de la manière dont chacun avait été installé, sans pouvoir encore savoir à quoi ils ressembleraient ensemble sur l’image.
Les exemplaires du portrait leur parvinrent avant le départ. Montée sur un carton ferme, chaque image était assez petite pour tenir entre les mains de Nicolas. Eugénie jugea que François avait l’air trop sévère. François répondit qu’il avait surtout l’air de quelqu’un à qui l’on avait interdit de parler. Marie trouva que Nicolas aurait pu se tenir plus droit. Jeanne déclara qu’au moins, personne ne pourrait accuser la famille d’avoir ri au mauvais moment.
Nicolas examina longuement les cinq visages. Aucun ne ressemblait tout à fait à la personne vivante qu’il connaissait. L’immobilité avait rendu leurs expressions plus graves et leurs vêtements plus importants. Pourtant, il reconnaissait la façon dont Marie se tenait près d’Eugénie, la main de François au-dessus de l’épaule de Jeanne et la place exacte qu’on lui avait laissée entre eux.
Il glissa son exemplaire dans ses affaires, entre deux feuilles propres pour ne pas en abîmer les bords.
Les derniers jours passèrent plus vite que ceux de l’attente. Marie rassembla le linge, reprit une couture sur une chemise et ajouta de la nourriture pour le trajet chaque fois que Nicolas croyait le paquet terminé. François vérifia les lettres, l’adresse de l’imprimerie, l’argent et l’heure du train que Nicolas prendrait à Bourgoin. Il répéta deux fois les mêmes recommandations, puis les formula une troisième fois d’une manière légèrement différente afin de pouvoir prétendre qu’il s’agissait d’un nouveau conseil.
Eugénie voulut savoir qui recevrait les clients difficiles en l’absence de Nicolas.
— Toi, répondit-il.
— Je le fais déjà.
— Alors mon départ ne change rien.
— Il change que je ne pourrai plus te les envoyer lorsqu’ils deviennent trop difficiles.
Elle lui demanda de lui rapporter quelque chose de Grenoble. Nicolas voulut savoir quoi.
— Quelque chose qu’on ne trouve pas ici.
— Si je sais ce que c’est, c’est probablement qu’on le trouve ici.
— Alors cherche mieux quand tu seras là-bas.
Elle lui confia également un petit paquet enveloppé dans une feuille pliée, qu’il ne devait ouvrir qu’après son départ. Au toucher, Nicolas comprit qu’il ne contenait pas seulement un message. Eugénie refusa toute explication.
Jeanne ne lui donna pas de longue recommandation. La veille, elle resta près de lui pendant qu’il vérifiait une dernière fois ses affaires. Lorsqu’il eut replacé pour la troisième fois le même gilet, elle posa la main sur le paquet.
— Il n’occupera pas moins de place si tu continues à le déplacer.
— Je vérifie.
— Tu as vérifié.
Nicolas s’assit auprès d’elle.
— Quand je pourrai revenir, rien ne sera pareil, dit-il.
Jeanne considéra la phrase sans chercher à la rendre plus légère.
— Non. Toi non plus.
— Cela ne t’inquiète pas ?
— Si. Mais je me suis inquiétée de beaucoup de changements, et la plupart sont arrivés sans me demander mon avis.
Elle arrangea le bord de sa manche.
— Reviens nous voir. Écris. Et quand quelque chose change, regarde ce qu’il est devenu avant de décider que tu l’as perdu.
Nicolas acquiesça. Jeanne lui tapota la main, puis se leva pour aller aider Marie. Leur conversation n’avait pas rendu le départ plus facile. Elle lui avait seulement retiré l’espoir de le rendre immobile.
Le lendemain matin, toute la famille fut debout avant l’heure. Nicolas mangea malgré le nœud qu’il sentait dans son ventre, parce que Marie avait préparé le repas et qu’un long trajet ne justifiait pas de partir le ventre vide. Personne ne parla beaucoup. François consulta encore une fois l’heure et les papiers. Eugénie vérifia qu’il avait pris sa feuille. Jeanne resta près de la porte pendant que Marie rajustait le col de son fils.
Une voiture hippomobile conduite par un voiturier attendait dehors. Elle devait conduire Nicolas jusqu’à la gare de Bourgoin ; de là, le train l’emmènerait à Grenoble. Ses affaires furent chargées et attachées derrière lui. Nicolas embrassa Marie, puis Jeanne. Eugénie s’approcha comme si elle allait lui donner une dernière consigne, mais se contenta de serrer très vite ses bras autour de lui avant de reculer.
François posa une main sur son épaule.
— Travaille sérieusement.
— Oui.
— Et ne fais pas semblant d’avoir compris si ce n’est pas le cas.
— Tu me l’as déjà dit.
— Tu vois que tu écoutes.
Ils échangèrent un sourire bref. Marie demanda au conducteur s’il était certain que les affaires étaient bien attachées. Eugénie répondit à sa place. Jeanne leva les yeux vers Nicolas et lui fit un signe simple de la main.
Nicolas monta. La voiture se mit en mouvement avant qu’il eût trouvé quelque chose d’utile à ajouter.
La maison s’éloigna lentement. Les quatre silhouettes restèrent devant la porte, réunies comme sur la photographie, mais incapables cette fois de demeurer tout à fait immobiles. Marie leva encore la main. Eugénie fit quelques pas sur le chemin avant de s’arrêter. François resta près d’elles. Jeanne, au centre, semblait plus petite à mesure que la distance grandissait.
Au premier tournant, Nicolas se retourna jusqu’à ne plus voir la maison. Le chemin lui était familier, les champs aussi, et rien dans le paysage ne marquait la limite exacte au-delà de laquelle on avait quitté Vérieu. Pourtant, lorsque le village disparut derrière lui, il comprit qu’il ne se contentait pas de s’en absenter pour quelques jours.
Il garda les yeux sur la route qui venait de se refermer, puis se tourna vers celle qui menait à Bourgoin, où il prendrait le train pour Grenoble.