Corbito

Chapitre 3

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À quinze ans, Nicolas ne portait plus les paquets de papier comme il l’avait fait enfant, les deux bras serrés autour de la toile avec la crainte de laisser glisser une feuille. Il savait maintenant où poser les mains, comment soutenir le poids par-dessous et de quel côté maintenir la ficelle pour qu’elle ne marquât pas les bords. François ne lui rappelait plus ces choses. Il se contentait de regarder la manière dont son fils travaillait, ce qui obligeait Nicolas à se les rappeler tout seul.

Ce matin-là, une pile attendait sur la table près de la fenêtre. Les feuilles, reçues la veille, devaient être comptées, séparées selon leur format, puis préparées pour plusieurs commandes. François en souleva un angle, passa le pouce sur la tranche et retira une feuille qu’il posa à part.

— Pourquoi celle-là ? demanda Nicolas.

— Regarde.

Nicolas la prit. Il ne vit d’abord qu’une feuille semblable aux autres. La lumière révéla enfin un pli très léger près d’un bord.

— Elle peut encore servir.

— Oui.

— Mais pas pour monsieur Auguste.

François hocha la tête.

— Pas pour ce qu’il nous a demandé.

Nicolas plaça la feuille avec celles qui seraient vendues pour un autre usage. Quelques années auparavant, il aurait trouvé injuste qu’un pli presque invisible changeât la destination du papier. Il savait désormais qu’une feuille n’était pas seulement bonne ou mauvaise. Il fallait connaître celui qui la voulait, ce qu’il comptait y écrire, combien de temps il souhaitait la garder et le prix qu’il acceptait d’y mettre. Le papier destiné à un brouillon n’avait pas à ressembler à celui sur lequel un acte serait recopié avec soin.

Il reprit le comptage. Ses doigts avançaient par groupes réguliers, plus vite que lorsqu’il avait commencé à aider véritablement son père. François lui avait appris à ne pas faire confiance au seul mouvement de sa main. À chaque lot, Nicolas déplaçait légèrement la pile, puis recommençait le compte avant de l’envelopper. Cette seconde vérification lui avait d’abord paru une perte de temps. Depuis qu’une erreur l’avait obligé à défaire six paquets, elle lui semblait moins inutile.

De l’autre côté de la pièce, Eugénie accueillait une femme venue chercher du papier pour une lettre. À douze ans, elle ne dépassait pas encore tout à fait le haut du meuble où François rangeait les commandes prêtes, mais elle connaissait déjà les habitués et semblait convaincue que chacun venait autant pour lui parler que pour acheter quelque chose.

— Vous aviez pris le même la dernière fois, disait-elle. Celui qui ne boit pas trop l’encre. Vous aviez dit qu’avec l’autre votre plume faisait des taches.

La cliente confirma. Eugénie trouva le bon paquet, le posa sur la table et demanda combien de feuilles il fallait. Elle nota la quantité sur un morceau de papier, la relut à voix haute, puis ajouta quelque chose en dessous.

— Qu’est-ce que tu écris ? demanda Nicolas sans cesser de compter.

— Qu’elle préfère celui-ci.

— On le sait puisqu’elle le prend.

— On le saura aussi la prochaine fois.

La femme sourit. François vérifia le paquet et la somme annoncée, puis laissa Eugénie terminer. Elle noua la ficelle avec beaucoup d’application tout en demandant des nouvelles d’un parent que Nicolas ne connaissait que de vue. Lorsqu’enfin la porte se referma, elle revint vers la table avec la satisfaction de quelqu’un qui venait de mener seul une affaire considérable.

— Tu as trop serré le nœud, lui dit François.

— Il ne se défera pas.

— C’est certain. Il faudra peut-être couper la ficelle pour ouvrir le paquet.

Eugénie considéra cela comme une preuve supplémentaire de solidité.

— Elle avait l’air contente.

— Elle l’était, répondit François. La prochaine fois, laisse-lui seulement la possibilité de revoir ses feuilles.

Il lui montra comment maintenir le lien sans écraser les bords. Eugénie recommença sur un paquet vide, puis un deuxième, jusqu’à ce que le nœud tînt sans résister à des doigts décidés. Elle parlait pendant tout ce temps. Nicolas perdit le fil de son compte au milieu d’une histoire concernant la poule d’une voisine et dut reprendre son lot depuis le début.

— Tu pourrais parler moins fort, dit-il.

— Tu pourrais compter dans ta tête.

— C’est ce que je fais.

— Alors je ne devrais pas gêner.

François, penché sur les mesures d’une commande, ne leva pas les yeux.

— Votre mère trouverait sans doute du travail à l’un comme à l’autre si vous avez fini ici.

Le calme revint aussitôt. Nicolas termina son lot et le plaça devant son père. François vérifia le compte, puis lui confia la règle et le couteau pour préparer les feuilles demandées par l’étude d’Auguste. Nicolas avait déjà effectué cette opération sous son regard, mais jamais sur une commande entière. Il aligna les bords, posa la règle et approcha la lame.

— Ne cherche pas à tout couper d’un coup, dit François.

— Je sais.

— Alors ne le fais pas.

Nicolas relâcha la pression qu’il s’apprêtait précisément à exercer. La lame suivit le bord en plusieurs passages. Il travailla lentement sur les premières feuilles, davantage par conscience de l’attention de son père que par difficulté. Peu à peu, le geste devint plus sûr. Un mince ruban de papier tomba sur la table.

Eugénie le ramassa et le posa sur ses cheveux comme un ornement.

— Est-ce que je peux recevoir les clients comme cela ?

— Seulement ceux que tu veux voir repartir, répondit Nicolas.

Elle lui tira le ruban sous le nez avant de retourner à ses nœuds. François eut ce léger mouvement au coin de la bouche qui, chez lui, tenait souvent lieu de rire. Il examina les bords coupés, en écarta un qui n’était pas tout à fait droit et rendit les autres à Nicolas.

— Prépare-les.

Il n’ajouta pas qu’il s’agissait de la commande d’Auguste. Nicolas le savait. Il enveloppa les feuilles dans une toile propre, glissa une protection aux angles et noua le tout sans trop serrer. Lorsqu’il eut terminé, le paquet ressemblait à ceux que François préparait lui-même. Cette ressemblance lui procura une satisfaction qu’il préféra ne pas montrer.

— Tu le porteras cet après-midi, dit son père.

Nicolas posa la main sur la ficelle pour vérifier une dernière fois qu’elle ne bougeait pas.

— Il en reste deux à faire.

— Ceux-là sont pour demain.

— Je peux les commencer avant de partir.

François le regarda enfin.

— Tu peux. Mais si tu découpes celui-ci une troisième fois, il finira par être trop petit.

Nicolas retira sa main du paquet. Depuis quelques semaines, il lui arrivait de trouver des raisons de porter lui-même les commandes destinées à l’étude. Il ne pensait pas que son père l’eût remarqué. Le ton de François lui fit soupçonner le contraire.

À midi, Marie posa devant eux un plat dont Nicolas estima la quantité avec plus d’attention qu’il n’en avait accordé aux feuilles. Le travail du matin lui avait donné faim, ce qui n’avait rien d’exceptionnel, mais il considérait qu’un travail bien fait méritait une part convenable. Jeanne le regarda choisir le morceau le plus large sans paraître surprise.

— Tes mains vont plus vite qu’autrefois, lui dit-elle.

Nicolas crut d’abord qu’elle parlait de nourriture. Il vit qu’elle observait la petite trace rouge laissée par le bord d’une feuille sur son doigt.

— Je travaille plus qu’autrefois.

— Elles vont donc devoir apprendre à faire attention plus vite aussi.

Elle prit sa main et examina la coupure. Ce n’était presque rien. Nicolas avait cessé depuis longtemps de courir vers elle au moindre genou écorché, mais Jeanne conservait le droit de vérifier par elle-même, et il ne songeait pas à le lui retirer. Elle relâcha ses doigts et lui poussa le plat.

— Mange. Cela évitera au moins que tu te coupes en essayant d’attraper le dernier morceau.

Eugénie protesta qu’elle n’avait encore rien pris. Nicolas partagea sans discuter. Marie remarqua alors une poussière blanche sur sa manche et la chassa du revers de la main.

— Tu vas finir par rapporter tout le papier ici, dit-elle.

— Pas tout. Celui de monsieur Auguste part cet après-midi.

Eugénie leva aussitôt les yeux.

— Tu y vas encore ?

— Il faut bien porter la commande.

— Papa peut la porter.

François continua de manger.

— Dans ce cas, je suis apparemment relevé de mes fonctions, dit-il.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, répondit Eugénie. Nicolas y va chaque fois.

— Pas chaque fois, dit Nicolas.

— Presque chaque fois.

Il chercha un exemple récent qui lui donnerait tort. Il en trouva un, mais la commande avait été si lourde qu’ils l’avaient portée à deux. Il préféra ne pas le mentionner.

Après le repas, il reprit le paquet et gagna l’étude. Il connaissait le chemin au point de ne plus regarder où il posait les pieds. Pourtant, à mesure qu’il approchait, il ralentit légèrement. Il se dit que la chaleur rendait la marche moins agréable. Il ne se demanda pas pourquoi elle ne l’avait pas gêné au départ.

Auguste se trouvait dans l’étude. Nicolas déposa la commande à la place qu’on lui indiqua, défit la toile et présenta les feuilles. Il connaissait désormais assez bien les habitudes du notaire pour attendre pendant qu’il examinait la coupe et comptait un premier lot. Auguste posa quelques questions sur le prix et sur la date d’une prochaine livraison. Nicolas répondit sans avoir besoin de retourner chez lui chercher François. Cette confiance lui plut davantage qu’il ne l’aurait admis.

Une voix s’éleva dans la pièce voisine, puis Thérèse parut sur le seuil avec un livre fermé contre elle. Elle avait relevé une partie de ses cheveux, et une mèche s’était échappée près de sa tempe. Nicolas remarqua ce détail avant même de lui dire bonjour. Il la connaissait depuis assez longtemps pour avoir vu ses cheveux défaits par le vent, couverts de brindilles ou retenus de travers après leurs jeux. Il ne comprit pas pourquoi cette seule mèche occupait soudain autant son regard.

— Tu as fini ? demanda-t-elle.

Il regarda les feuilles, puis Auguste.

— Presque.

— Tu dis toujours presque quand tu ne sais pas.

— Je sais. Ton père compte.

— Alors c’est lui qui n’a pas fini.

Auguste leva les yeux vers sa fille.

— Lui attend avec patience.

Thérèse accepta la correction sans paraître convaincue. Elle posa le livre sur une petite table, en gardant un doigt entre les pages.

— Tu travailles encore aujourd’hui ? demanda Nicolas.

— Je dois terminer une leçon et reprendre une page que j’ai écrite trop vite.

Il pensa à ses propres après-midi désormais partagés entre les commandes, les livraisons et les tâches que François lui confiait. Thérèse étudiait encore des textes qu’il n’avait jamais ouverts et écrivait des pages que personne ne lui payait. Enfant, cette différence lui aurait seulement paru une mauvaise manière d’employer une journée libre.

— Et demain, après le repas de midi ? demanda-t-il.

— Demain, je serai libre.

— Nous pourrions aller jusqu’à la rivière.

Thérèse le regarda un instant, et Nicolas craignit d’avoir formulé la proposition d’une façon étrange. Pourtant, elle sourit.

— Seuls ?

La question aurait autrefois appelé une réponse simple : Eugénie viendrait, puisqu’elle venait toujours. Nicolas regarda la ficelle qu’il repliait sur la toile.

— Si tu veux.

— Je veux bien.

Au bout de la table, Auguste suspendit un instant son compte. Son regard passa de sa fille à Nicolas, puis il reprit les feuilles sans commentaire.

Auguste annonça que le compte était bon. Nicolas rassembla la toile un peu trop rapidement, salua et reprit le chemin de la maison. Il avait obtenu exactement ce qu’il était venu chercher : la commande avait été acceptée et la prochaine livraison fixée. Pourtant, ce furent les deux derniers mots de Thérèse qu’il répéta en marchant.

À son retour, François lui demanda d’abord ce qu’avait dit Auguste. Nicolas rapporta les quantités, le prix convenu et le délai. Son père l’écouta sans l’interrompre.

— Autre chose ? demanda-t-il.

Nicolas pensa à la rivière.

— Non.

François reprit son travail avec un calme qui parut suspect.

Le lendemain, Nicolas passa la matinée auprès de lui. Ils préparèrent les deux commandes laissées en attente, rangèrent une livraison récente et comparèrent plusieurs feuilles dont l’épaisseur variait légèrement. François lui fit recommencer un paquet parce que les angles n’étaient pas assez protégés. Nicolas obéit sans protester, mais regarda plusieurs fois la lumière se déplacer sur le sol.

Eugénie entra et sortit de la pièce, portant des messages de Marie dont certains auraient pu attendre. Elle demanda deux fois si Nicolas avait bientôt fini. La seconde, il posa la ficelle.

— Pourquoi ?

— Pour savoir.

— Maintenant, tu sais que je n’ai pas fini.

— Tu vas où après ?

— Dehors.

— Où dehors ?

— Près de la rivière.

Eugénie attendit la suite. Comme elle ne venait pas, elle demanda :

— Avec qui ?

— Thérèse.

— Et moi ?

Nicolas releva la tête. Sa sœur avait posé la question sur un ton presque indifférent, mais ses doigts malmenaient le morceau de ficelle qu’elle avait pris sur la table.

— Tu n’avais pas dit que tu voulais venir.

— Je viens toujours.

C’était vrai. Pendant des années, il n’avait pas existé de promenade avec Thérèse qui ne finît par inclure Eugénie, même lorsqu’elle n’avait pas été prévue au départ. Elle les avait suivis avec sa cuillère, ses histoires et sa certitude de pouvoir améliorer n’importe quel jeu. Nicolas chercha une explication qui ne fût pas blessante.

— Cette fois, nous voulions marcher un peu.

— Je sais marcher.

— Je sais.

— Alors je peux venir.

Il noua la ficelle plus lentement qu’il ne l’aurait fallu.

— Pas cette fois.

Eugénie laissa tomber le morceau qu’elle tenait.

— Vous allez parler de choses secrètes ?

— Non.

— Alors pourquoi je ne peux pas les entendre ?

— Parce qu’on ne parlera peut-être de rien.

Cette réponse, exacte dans son esprit, ne l’aida pas. Eugénie le fixa comme s’il venait de lui opposer une absurdité volontaire, puis tourna les talons. Elle heurta presque Marie qui entrait avec du linge plié.

— Que se passe-t-il ? demanda leur mère.

— Rien, répondit Eugénie. Apparemment, ils vont ne parler de rien sans moi.

Elle disparut dans la maison. Marie regarda Nicolas, puis François. Aucun des deux ne lui fournit d’explication. Elle posa le linge et rappela seulement à son fils que Thérèse ne l’attendrait qu’après le repas de midi.

Une fois la table débarrassée, Nicolas sortit. Thérèse l’attendait près du chemin qui descendait vers les prés. Elle n’avait pas apporté de ficelle cette fois, et Nicolas n’avait rien pris qui pût servir à une exploration. Ils marchèrent jusqu’à la rivière sans décider d’un but. Le cours d’eau n’était pas assez large pour mériter les aventures qu’ils lui avaient attribuées enfants, mais il leur offrait un endroit à l’écart des maisons, entre l’herbe et quelques arbres penchés vers l’eau.

Ils parlèrent de la commande livrée la veille. Thérèse lui demanda si Auguste avait trouvé la coupe assez droite. Nicolas répondit que oui, puis lui expliqua comment il avait préparé les feuilles. Il s’entendit décrire l’angle de la lame et la manière de vérifier un lot, choses qui n’intéressaient probablement qu’un homme travaillant dans le papier. Thérèse l’écoutait pourtant sans impatience. Elle posa même une question sur les feuilles écartées, et Nicolas lui parla de leur usage différent.

— Tu parles comme ton père, dit-elle.

Il ne sut pas si c’était une moquerie.

— Ce n’est pas vrai.

— Un peu.

— Lui explique mieux.

— Toi, tu recommences depuis le début quand tu crois que je n’ai pas compris.

— C’est pour être certain.

— Justement.

Elle souriait. Nicolas décida que la comparaison ne lui déplaisait pas. Ils s’assirent dans l’herbe, assez près de l’eau pour en entendre le mouvement sur les pierres. Thérèse lui parla à son tour de ce qu’elle étudiait. Certains noms lui étaient connus, d’autres non. Nicolas posa des questions lorsqu’il perdait le fil. Elle ne se moqua pas de ce qu’il ignorait et ne simplifia pas ses réponses au point de les rendre inutiles.

Lorsqu’il rentra, Marie préparait le repas du soir. À table, Eugénie avait retrouvé sa voix ordinaire, ce qui aurait dû le rassurer. Elle ne fit aucune remarque sur son absence et lui demanda seulement de lui passer le pain. Puis elle voulut savoir si Thérèse avait parlé de ses leçons, de la commande, de la rivière ou d’autre chose. Nicolas répondit successivement oui, oui, non et qu’il ne savait plus.

— Vous êtes restés longtemps pour des gens qui ne parlaient de rien, observa-t-elle.

Marie posa une écuelle devant sa fille.

— Laisse ton frère manger.

Eugénie attendit qu’il eût pris une première bouchée. Jeanne, assise près de Nicolas, regardait la table avec cette tranquillité attentive qui signifiait souvent qu’elle avait déjà compris ce que les autres essayaient encore de cacher.

— Est-ce que tu es amoureux de Thérèse ? demanda Eugénie.

Nicolas avala trop vite. Il toussa, but une gorgée et sentit tous les regards se poser sur lui. François ne bougea presque pas, mais sa main resta suspendue au-dessus du plat. Jeanne baissa les yeux pour dissimuler un sourire. Marie, elle, se tourna aussitôt vers Eugénie.

— Cela ne te regarde pas, dit Marie.

— Je demande seulement, répondit Eugénie.

— Et moi, je te réponds que cela ne te regarde pas, reprit Marie.

— S’il dit non, alors il n’y a rien à regarder, insista Eugénie.

— Eugénie, coupa Marie.

Le ton de Marie suffit. Eugénie reprit son repas, moins vaincue que contrainte d’attendre. Nicolas aurait pu répondre non. Ce mot aurait dû être facile, puisqu’il connaissait Thérèse depuis toujours et qu’aucun événement précis n’avait transformé leur relation. Pourtant, il resta devant lui comme une feuille qu’il ne savait pas dans quel lot ranger.

Eugénie leva légèrement les épaules, satisfaite que l’absence de réponse eût déjà produit la sienne. François reprit le service. Jeanne poussa vers Nicolas le morceau de pain qu’il n’avait pas terminé.

— Mange doucement, lui conseilla-t-elle. Certaines questions passent moins bien que d’autres.

La conversation changea. Marie parla d’une tâche à faire le lendemain, Eugénie raconta la visite d’une cliente en modifiant assez le récit pour s’y donner le rôle principal, et François corrigea deux détails sans insister. Nicolas mangea, mais pour la première fois depuis longtemps il ne sut pas exactement ce qu’il avait dans son écuelle.

Le mot employé par Eugénie l’accompagna jusqu’au matin.

Le lendemain, il retrouva François dans la pièce où ils travaillaient. Une commande devait être divisée en trois paquets de même quantité. Son père lui demanda de compter les feuilles pendant qu’il préparait les protections. Ils travaillèrent un moment sans parler. Nicolas se trompa dans un lot, recommença et se trompa encore au même endroit.

— Si tu continues, dit François, ce paquet changera de quantité chaque fois que tu le regarderas.

— Eugénie parlait derrière moi.

— Eugénie est avec ta mère.

Nicolas recommença une troisième fois. François attendit qu’il eût terminé avant de reprendre.

— Tu as trouvé une réponse à la question d’Eugénie ?

Nicolas posa le lot sur la table.

— Je croyais que tu allais faire comme si tu ne l’avais pas entendue.

— Ta sœur a fait en sorte que tout le monde l’entende.

François plaça deux morceaux de toile devant lui, vérifia leur taille et en repoussa un. Nicolas comprit que le silence ne suffirait pas à clore la conversation.

— Je ne sais pas, dit-il.

— C’est déjà une réponse plus juste.

— Je connais Thérèse depuis toujours.

— Presque.

— Je ne vois pas pourquoi ce serait différent maintenant.

— Est-ce différent ?

Nicolas pensa à la mèche près de sa tempe, à la façon dont il avait attendu leur promenade, puis au vide laissé à côté d’eux par l’absence d’Eugénie. Il prit une feuille, en aligna le bord avec les autres et la retira aussitôt parce qu’elle appartenait au mauvais lot.

— Je la regarde plus qu’avant, reconnut-il.

François hocha lentement la tête, comme si son fils venait de lui signaler une variation dans l’épaisseur du papier.

— Et quand elle part, je pense encore à ce qu’elle a dit. Même lorsqu’elle n’a rien dit d’important.

— Cela paraît peu pratique.

Nicolas leva les yeux. Le visage de son père demeurait sérieux.

— Oui.

— Je crains de ne pas avoir de remède.

Ils continuèrent à travailler. Cette manière de recevoir son aveu sans rire ni lui donner un nom définitif soulagea Nicolas. François lui montra comment replier la toile sur les angles, puis reprit d’un ton plus calme :

— Il y a tout de même une chose que tu dois comprendre.

Nicolas attendit.

— Auguste et moi nous entendons bien. Il achète notre papier, nous nous connaissons depuis longtemps et nos familles se fréquentent. Mais nous n’avons pas la même place.

— Je sais qu’il est notaire.

— Le savoir est facile. Comprendre ce que cela peut changer vient souvent après.

Nicolas fronça les sourcils.

— Thérèse ne me parle pas autrement.

— Non. Et je ne te dis pas de lui parler autrement non plus.

François prit le paquet terminé et le retourna pour vérifier le dessous.

— Quand vous étiez enfants, personne ne demandait ce que vous feriez de votre vie. Maintenant, elle poursuit son éducation et toi, tu apprends mon travail. Cela n’interdit rien. Cela peut seulement rendre certaines choses moins simples qu’une promenade près de la rivière.

— Auguste ne veut pas que je la voie ?

— Auguste ne m’a rien dit.

— Alors il n’y a pas de problème.

François eut un bref sourire.

— Voilà une conclusion très reposante.

Nicolas sentit qu’elle ne convainquait pas entièrement son père, mais il ne trouva pas de fait précis auquel répondre. Auguste l’avait toujours accueilli correctement. Thérèse venait chez eux sans difficulté. Leurs familles partageaient parfois une partie de l’après-midi comme elles le faisaient depuis leur enfance. Une différence qui ne produisait encore aucun obstacle restait, pour Nicolas, difficile à traiter comme un problème.

— Je voulais seulement que tu le saches, ajouta François. Pas que tu décides aujourd’hui de ce que tu feras dans dix ans.

— Dans dix ans, je travaillerai peut-être encore ici.

— Peut-être.

François lui tendit la ficelle. Nicolas acheva le paquet, puis inscrivit sous le regard de son père le nom du client et la quantité. Son écriture avait perdu les jambages hésitants de l’école. Elle n’était pas aussi régulière que celle de François, mais elle se lisait sans difficulté et tenait sa place parmi les commandes. Lorsqu’il eut fini, son père valida d’un mouvement de tête.

Nicolas imagina un instant la même table plusieurs années plus tard. François lui confierait davantage de clients. Eugénie saurait lesquels payaient à temps, lesquels changeaient d’avis et lesquels voulaient surtout parler. Marie entrerait pour leur rappeler qu’ils avaient oublié l’heure. Jeanne serait assise non loin, attentive à tout sans paraître écouter. Et Thérèse pourrait passer la porte comme elle l’avait toujours fait.

Cette image lui sembla si simple qu’il ne vit pas pourquoi elle devrait être impossible.

Pendant les deux jours qui suivirent, Eugénie obéit à Marie. Aux repas, elle ne posa plus aucune question. Elle cessa même de demander à Nicolas où il allait lorsqu’il sortait après le travail. Cette discrétion nouvelle aurait dû l’alerter.

Le second après-midi, Thérèse et lui reprirent le chemin de la rivière. Eugénie les regarda partir depuis la cour, un panier vide au bras. Lorsque Marie lui demanda où elle allait, elle répondit qu’elle devait chercher quelque chose. Marie voulut savoir quoi.

— Je le saurai quand je l’aurai trouvé.

Cette réponse ne satisfit personne, mais Eugénie était déjà dehors.

Elle connaissait assez bien les habitudes de son frère pour ne pas les suivre directement. Elle prit un autre chemin, coupa derrière les jardins et retrouva leur trace à l’endroit où le sentier rejoignait les prés. Son panier, qui n’avait aucune utilité, s’accrochait aux herbes et l’obligeait à avancer de travers. Elle regretta de ne pas avoir emporté sa vieille cuillère. Une cuillère aurait au moins donné une raison à son déplacement.

Nicolas et Thérèse marchaient devant elle. Ils ne faisaient rien qui méritât tant de précautions. Ils parlaient, s’arrêtaient parfois et repartaient. Eugénie dut se cacher deux fois derrière des buissons trop petits, puis rester courbée assez longtemps pour avoir mal aux jambes. Elle commença à soupçonner que les affaires qui ne la regardaient pas étaient surtout beaucoup moins intéressantes qu’on ne le prétendait.

Au bord de la rivière, Nicolas et Thérèse s’assirent à leur place habituelle. Eugénie se glissa derrière un arbre et posa son panier sans bruit. Une branche craqua sous son pied. Nicolas tourna la tête, mais un mouvement dans les feuilles détourna son attention. Eugénie retint son souffle avec davantage de maîtrise que lors de leurs anciennes expéditions.

Thérèse ramena ses genoux contre elle.

— Ton père t’a encore gardé longtemps ? demanda-t-elle.

— Il ne me garde pas. Je travaille avec lui.

— Je sais.

Nicolas arracha un brin d’herbe et le fit tourner entre ses doigts.

— Il me laisse préparer des commandes entières maintenant. Bientôt, je connaîtrai assez les clients pour ne plus lui demander chaque fois ce qu’ils veulent.

— Tu en as envie ?

— Oui.

La réponse lui vint sans hésitation. Il aimait la matière sous ses doigts, l’ordre des feuilles, les demandes différentes auxquelles il fallait trouver une solution simple. Il aimait surtout que François ne lui confiât plus seulement de quoi l’occuper, mais un travail dont dépendait réellement la suite.

— Je pourrais rester avec lui, dit-il. Prendre davantage de commandes. Peut-être m’occuper d’une partie des clients pendant qu’Eugénie parle aux autres jusqu’à ce qu’ils oublient pourquoi ils sont venus.

Thérèse rit doucement.

— Elle saura leur rappeler. Et leur vendre deux fois plus de papier.

— Probablement.

Derrière l’arbre, Eugénie ouvrit la bouche, indignée. Elle la referma aussitôt et serra l’anse du panier pour ne pas se montrer.

Ils regardèrent l’eau. De l’autre côté, l’herbe bougeait sous un vent léger. Aucun des deux ne parla pendant un moment, mais le silence n’avait rien de gênant. Nicolas s’aperçut qu’il n’essayait pas de le remplir. Être assis là avec Thérèse lui suffisait.

— Et toi ? demanda-t-il. Tu voudrais rester ici ?

Elle prit le temps de réfléchir.

— Je ne sais pas encore tout ce que je voudrais. Mais je ne suis pas pressée de partir.

— Alors tu peux rester.

Thérèse tourna vers lui un regard amusé.

— C’est décidé ?

— Non. Je dis seulement que tu peux.

— Merci de me laisser ce choix.

Il comprit qu’elle se moquait légèrement de lui, sans savoir comment corriger sa phrase. Elle posa la main dans l’herbe entre eux. Ses doigts se trouvaient assez près des siens pour qu’il les remarquât aussitôt. Nicolas cessa de faire tourner le brin d’herbe.

Il avait passé plusieurs jours à chercher ce qui avait changé, comme s’il existait un instant précis qu’il aurait pu retrouver en examinant attentivement leur enfance. Il n’en trouva aucun. Thérèse était toujours celle qui transformait une coquille en clé sans cesser de savoir qu’il s’agissait d’une coquille, celle qui écoutait ses explications trop longues et voyait immédiatement lorsqu’il prétendait ne pas attendre sa venue. Rien de cela n’était nouveau. Ce qui avait changé se trouvait peut-être seulement dans la place que tout cela prenait désormais en lui.

Thérèse rapprocha légèrement sa main. Le dos de ses doigts effleura les siens.

Nicolas ne se retira pas. Il retourna la paume avec une prudence qui lui parut absurde, puisqu’il ne manipulait rien de fragile. Leurs doigts se rejoignirent et restèrent ainsi dans l’herbe.

Derrière l’arbre, Eugénie comprit enfin. Elle ne trouva rien de drôle à dire. La place qu’elle avait cherchée entre eux n’existait plus de la même manière, et cette découverte lui serra la gorge. Pourtant, Nicolas n’avait pas l’air de lui avoir volé quelque chose. Il avait seulement le visage calme qu’il prenait lorsqu’il cessait enfin de lutter contre une évidence.

Eugénie récupéra son panier et repartit avec précaution. Elle marcha assez loin avant de se redresser, puis choisit un détour qui lui permettrait de revenir à la maison avant eux. Si Marie lui demandait ce qu’elle avait trouvé, elle déciderait plus tard de sa réponse.

Au bord de la rivière, Nicolas entendit un léger froissement derrière les arbres. Il regarda sans rien voir, puis revint vers Thérèse. Sa main était toujours dans la sienne.

Il pensa au travail qui l’attendait le lendemain, aux paquets qu’il préparerait avec François et à la prochaine commande qu’il porterait peut-être chez Auguste. Rien ne paraissait avoir changé autour d’eux. La rivière suivait le même cours, Vérieu restait à quelques pas et Thérèse était assise auprès de lui comme elle l’avait été tant de fois.

Pourtant, lorsqu’elle resserra doucement les doigts, Nicolas sut qu’ils ne rentreraient pas tout à fait comme ils étaient venus.