Corbito

Chapitre 2

Lecture en ligne

À huit ans, Nicolas savait que la liberté avait une heure. Elle commençait lorsque le maître refermait son livre, posait les deux mains sur son bureau et regardait la classe assez longtemps pour obtenir le silence. D’ordinaire, il restait encore une leçon, une ligne à reprendre ou un garçon au fond de la salle qui choisissait ce moment pour faire tomber quelque chose. Mais, ce jour-là, la semaine touchait à sa fin, et Nicolas suivait chaque mouvement avec une attention qu’il n’avait pas accordée au texte devant lui.

Il avait pourtant bien commencé. Le matin, il avait lu sans hésiter les premières phrases que le maître lui avait désignées. Il aimait assez reconnaître les mots, surtout lorsqu’ils cessaient d’être des assemblages de lettres pour raconter quelque chose. La copie lui plaisait davantage encore quand il parvenait à former une ligne régulière. Il y avait dans cette succession de signes bien rangés une satisfaction qu’il ne savait pas expliquer. En revanche, reprendre trois fois le même jambage parce que le premier penchait, puis parce que le second était trop large, lui semblait une manière compliquée d’occuper le temps.

Sur sa feuille, le mot qu’il devait achever avait perdu sa dernière lettre. Nicolas la traça lentement, leva la plume et observa le résultat. L’encre avait épaissi au bas du trait.

— Trop appuyé, dit le maître en passant derrière lui.

Nicolas regarda la lettre, puis les autres.

— On la reconnaît.

— Ce n’est pas la seule chose que je vous demande.

Le maître poursuivit son chemin. Nicolas essuya prudemment la plume et recommença sur la ligne suivante. Cette fois, le trait fut plus léger, mais la lettre pencha dans l’autre sens. Il entendait dehors une roue grincer sur le chemin, puis les cris de deux enfants qui n’étaient plus en classe ou n’y étaient jamais venus. À côté de lui, un garçon remuait le pied avec assez de force pour faire vibrer le banc.

Le maître revint devant son bureau.

— Vous relirez ce passage chez vous. Ceux dont la copie n’est pas terminée l’achèveront avant de revenir.

Nicolas baissa les yeux vers sa dernière ligne. Il lui restait quatre mots. Il se dépêcha juste assez pour les terminer sans offrir au maître une raison de le retenir. Quand enfin la permission de ranger fut donnée, le bruit remplit la salle d’un seul coup : bancs repoussés, feuilles rassemblées, voix aussitôt rappelées à l’ordre. Nicolas glissa son travail avec soin entre deux feuillets. Il n’avait aucune envie de le refaire parce qu’un coin se serait plié.

Dehors, l’air lui parut plus vaste qu’il ne l’était le matin. Il descendit les quelques marches avec les autres garçons, s’écarta pour éviter une bousculade et prit le chemin de la maison. Il ne courut pas tout de suite. Marie lui répétait que courir avec ses affaires finissait toujours par quelque chose de déchiré, de perdu ou de cassé. Il attendit donc d’avoir rangé ses feuillets à l’abri sous sa veste, puis accéléra.

François l’attendait devant la maison avec un paquet de papier enveloppé de toile.

— Pose tes affaires, lui dit-il. Tu viens avec moi.

Nicolas s’arrêta au milieu de la cour.

— Maintenant ?

— C’est généralement le moment où l’on part quand on veut arriver avant de revenir.

Nicolas reconnut le ton de son père. Toute discussion ne ferait que retarder le départ. Il entra, déposa ses feuillets sur le coffre et trouva Eugénie assise à la table auprès de Jeanne. Sa sœur suivait du doigt une ligne de lettres en les prononçant avec une application bruyante.

— Tu vas où ? demanda-t-elle aussitôt.

— Chez monsieur Auguste.

— Chez Thérèse ?

— Chez monsieur Auguste, répéta François depuis le seuil.

Eugénie se tourna vers leur grand-mère.

— Je peux venir ?

— Tu peux finir ce que tu as commencé, répondit Jeanne.

Eugénie regarda la ligne comme si elle venait de la trahir. Nicolas eut un sourire qu’elle surprit.

— Moi aussi, je sais lire.

— Alors lis.

— Je lisais avant que tu arrives.

— Voilà une lecture très discrète.

Jeanne posa une main sur le bras de Nicolas avant que la querelle ne trouvât un nouvel aliment.

— Va donc aider ton père. Ta sœur aura tout le loisir de te raconter ce que tu as manqué ici.

— Rien, dit Nicolas.

— Tu ne le sais pas encore, répondit Eugénie.

Il rejoignit François dans la cour. Son père lui confia un paquet plus petit, également protégé par de la toile, et garda le plus lourd sous son bras. Nicolas le reçut avec sérieux. Il connaissait la valeur que François accordait aux feuilles intactes. Un bord froissé n’empêchait pas toujours de les employer, mais il pouvait suffire à les rendre inutiles pour ce qui avait été prévu.

Ils traversèrent Vérieu à un pas régulier. Nicolas aurait préféré abandonner le chemin dès la première haie pour aller voir ce qui remuait dans le fossé, mais le paquet lui imposait une dignité qu’il ne voulait pas perdre. Des voix sortaient des maisons ouvertes sur la douceur de la fin d’après-midi. Plus loin, un homme chargeait des outils dans une charrette. Nicolas salua lorsqu’on salua son père, sans toujours savoir à qui appartenait le visage aperçu.

— Tu as lu aujourd’hui ? demanda François.

— Oui.

— Bien ?

Nicolas réfléchit. Son père ne posait jamais cette question pour obtenir seulement oui.

— J’ai lu bien. J’ai écrit moins bien.

— Moins bien comment ?

— La lettre se voyait, mais elle ne plaisait pas au maître.

François hocha la tête comme s’il connaissait ce genre de lettre.

— Si elle doit être lue une fois, cela peut suffire. Si elle doit être conservée, mieux vaut qu’elle plaise un peu aussi.

Nicolas baissa les yeux vers le paquet qu’il portait. À l’étude d’Auguste, les mots n’étaient pas seulement lus puis oubliés. Ils restaient sur les feuilles, rangés avec elles, parfois plus longtemps que ceux qui les avaient écrits. Nicolas pensa aux quatre mots tracés trop vite avant la sortie et espéra que personne ne conserverait sa copie aussi longtemps.

L’étude se trouvait dans une maison plus vaste que celle des Jullien. Nicolas n’y entrait jamais sans remarquer le calme des pièces, les meubles sombres et les piles de papiers qui semblaient toutes savoir exactement où elles devaient être. Chez lui, le papier passait entre les mains de François, s’empilait, se triait, s’enveloppait. Ici, il recevait des lignes serrées, des signatures et une place où attendre qu’on eût besoin de lui.

Auguste vint au-devant d’eux. Il salua François, souleva un coin de la toile et examina les premières feuilles. Les deux hommes parlèrent de quantité, d’épaisseur et d’une commande à préparer. Nicolas resta près du mur avec son paquet, attentif à ne pas le poser n’importe où.

Une porte s’ouvrit derrière Auguste.

— Tu peux respirer, dit Thérèse. Personne ne va te demander de signer un acte.

Elle avait parlé assez bas pour ne pas interrompre les deux hommes. Nicolas tourna la tête. Il la connaissait depuis assez longtemps pour ne pas avoir besoin de lui demander ce qu’elle faisait là : Thérèse allait et venait entre la maison de ses parents et l’étude avec une assurance qu’il n’aurait pas osé prendre lui-même. Sa robe était plus propre que ses chaussures à lui, mais une tache d’encre marquait le côté de son index.

— Je respire, répondit-il.

— Pas beaucoup.

— Je porte du papier.

— C’est donc très dangereux.

Nicolas considéra le paquet.

— Si je le laisse tomber, mon père ne sera pas content.

Thérèse reconnut la solidité de cet argument d’un mouvement de tête. Elle s’approcha et désigna les feuillets qui dépassaient sous la veste de Nicolas.

— C’est ta copie ?

— Oui.

— Montre.

— Je tiens le paquet.

Elle lui prit les feuillets elle-même, avec la permission silencieuse que leur longue habitude lui accordait. Nicolas protesta trop tard. Thérèse lut sa ligne, s’arrêta sur la lettre reprise et la rapprocha de la lumière.

— Elle penche.

— Je sais.

— Celle d’avant est trop grosse.

— Je sais aussi.

— Celle-là est bien.

Il se pencha. Thérèse désignait une lettre au milieu de la page qu’il n’avait pas remarquée.

— Elle est comme les autres.

— Non. Elle est mieux.

Nicolas la regarda, soupçonneux. Thérèse ne souriait pas. Elle lui rendit les feuillets sans se moquer et lui montra la tache sur son propre doigt.

— J’ai renversé l’encre sur ma manche ce matin. Maman ne trouve pas que j’écris mieux que toi.

— Tu as écrit sur ta manche ?

— Pas exprès.

— Alors ça ne compte pas.

La mère de Thérèse parut à son tour et les invita à s’écarter du passage. Elle demanda à Nicolas des nouvelles de Marie, de Jeanne et d’Eugénie, puis fit porter à cette dernière une salutation particulière, ce que Nicolas promit de répéter s’il n’oubliait pas. Les familles se voyaient assez souvent pour que personne ne trouvât étrange qu’elle connût la dernière colère d’Eugénie contre la lecture ou que François demandât si Auguste serait présent le lendemain. Les adultes parlaient de papier et de visite ; Nicolas et Thérèse comprirent surtout qu’ils auraient le droit de se retrouver.

— Nous viendrons demain après le repas de midi, dit Thérèse.

— Je t’attendrai, répondit Nicolas.

— Et Eugénie jouera avec nous ?

— Bien sûr. Elle ne nous laissera pas partir sans elle.

Thérèse sourit.

— Tant mieux.

Thérèse eut ce petit sourire qui signifiait qu’elle le trouvait prévisible. Auguste appela sa fille pour lui demander de rapporter un ruban. Elle partit, revint avec ce qu’il fallait, puis resta près de lui pendant qu’il vérifiait le compte. Nicolas observa la facilité avec laquelle elle retrouvait un objet parmi ceux de l’étude et la façon dont son père lui expliquait ce qu’il faisait sans jamais lui confier les feuilles couvertes d’écriture. Chez les Jullien, François aurait sans doute déjà demandé à Nicolas de tenir un coin, de compter une pile ou de comparer deux bords.

Sur le chemin du retour, son père lui posa une question à propos du nombre de feuilles livrées. Nicolas donna une première réponse, corrigea après avoir recompté de tête, puis expliqua son calcul. François ne lui dit pas s’il avait raison avant la fin.

— C’est bon, conclut-il. Tu aurais pu aller plus vite.

— J’aurais pu me tromper plus vite aussi.

— C’est vrai.

Ils rentrèrent alors que Marie préparait le repas. Eugénie courut vers Nicolas pour savoir tout ce qui s’était passé, puis l’interrompit dès qu’il prononça le nom de Thérèse.

— Elle vient demain ?

— Après le repas.

— J’ai fini ma ligne.

Nicolas regarda Jeanne.

— Elle l’a finie, confirma leur grand-mère.

— Et je n’ai pas fait de tache.

— Thérèse en a fait une sur sa manche, dit Nicolas.

Eugénie accueillit cette nouvelle avec une joie peu charitable. Marie lui demanda d’aller se laver les mains, puis retint Nicolas au passage.

— Toi aussi. Et reviens avec le peigne.

Il porta aussitôt une main à sa tête. Ses cheveux noirs lui descendaient une nouvelle fois devant les yeux. Il les repoussa.

— Ils ne gênent pas.

— Ils te gênent puisque tu passes ton temps à les écarter.

— Je vois quand même.

— Assieds-toi.

Nicolas obéit sur le petit banc près de la table. Marie se plaça derrière lui et passa le peigne dans ses cheveux avec précaution. Elle commença par les pointes, défit un nœud sans tirer, puis ramena les mèches en arrière. Nicolas resta immobile les premières secondes, davantage pour lui donner tort que par patience.

— Tu as encore couru, dit-elle.

— Seulement après l’école.

— Et tu as transpiré seulement après l’école ?

— Oui.

Marie écarta les cheveux au-dessus de son front. Ses doigts étaient frais contre sa peau.

— Ils poussent plus vite que je ne peux les faire couper.

— Alors il ne faut plus les couper.

— Ce n’est pas la conclusion que j’espérais.

Elle lui inclina doucement la tête et reprit un nœud derrière son oreille. Nicolas aurait pu se plaindre, mais le geste était lent et la maison sentait le repas chaud. Eugénie tournait autour de la table en racontant à Jeanne comment elle montrerait à Thérèse qu’elle savait désormais lire une ligne entière, à condition que personne ne choisît une ligne trop longue. François rangeait près du coffre ce qu’il avait rapporté. Nicolas se laissa finalement aller contre les genoux de sa mère.

— Demain, dit Marie, vous ne dépasserez pas le grand pré.

— On n’a encore rien demandé.

— Je préfère prendre de l’avance.

Elle lissa une dernière fois ses cheveux, puis posa brièvement sa paume sur sa joue avant de le laisser se relever.

— Et il faudra vraiment les faire couper.

Nicolas remit aussitôt une mèche devant ses yeux.

— Pas celle-là.

Marie la repoussa et lui donna une petite tape sur l’épaule pour l’envoyer se laver.

Le lendemain, Thérèse arriva avec ses parents peu après le repas. Les adultes s’installèrent près de la maison, là où la douceur du jour permettait de rester dehors. Auguste et François reprirent presque aussitôt une conversation commencée la veille. Marie demanda à la mère de Thérèse si la tache d’encre était partie. Jeanne servit à boire et posa sur la table ce qu’elle avait gardé pour accompagner la visite.

Nicolas avait déjà repéré le morceau de pain le plus doré. Il attendit néanmoins que chacun fût servi avant de le prendre. Thérèse le vit faire, mais eut la prudence de ne rien dire. Eugénie, elle, tendit la main vers le même morceau une seconde trop tard.

— Je l’avais vu, protesta-t-elle.

— Moi aussi.

— Je l’avais vu plus fort.

Nicolas rompit le pain en deux, compara les morceaux, puis donna à sa sœur celui où la croûte était la plus grillée. Il garda le plus gros. Eugénie jugea le partage acceptable et s’assit entre lui et Thérèse.

— On va où ? demanda-t-elle la bouche encore pleine.

— Pas plus loin que le grand pré, répondit Marie sans se retourner.

— Tu vois, murmura Nicolas, elle prend de l’avance.

Ils partirent dès qu’on les y autorisa. Thérèse avait apporté une ficelle courte dont elle refusait d’expliquer l’utilité, parce qu’une chose pouvait toujours servir au cours d’une exploration. Eugénie avait emporté une cuillère en bois.

— Pourquoi ? demanda Nicolas.

— Pour creuser.

— On ne va pas creuser.

— Alors pour autre chose.

Il trouva la réponse insuffisante, mais Thérèse approuva le principe. À trois, ils descendirent le chemin qui longeait les jardins, franchirent le petit fossé à l’endroit où deux pierres formaient un passage et gagnèrent la limite du pré. Le village restait visible derrière eux. Ils entendaient encore, lorsque le vent portait dans leur direction, un éclat de voix venu de la maison.

Au début, leur promenade ne fut qu’une promenade. Eugénie s’arrêta pour retourner une pierre, Thérèse noua sa ficelle autour d’une branche qu’elle voulait traîner, et Nicolas leur montra une empreinte dans la terre humide qui appartenait probablement à un chien.

— C’est un loup, déclara Eugénie.

— C’est trop petit.

— Un petit loup.

— Il y a des marques de chaussures à côté.

— Il avait un maître.

Nicolas s’accroupit. Les traces se croisaient près d’une flaque et disparaissaient dans l’herbe. Il aurait pu continuer à expliquer pourquoi un loup accompagné d’un homme chaussé était moins probable qu’un chien, mais Thérèse s’était déjà placée du côté d’Eugénie.

— Son maître a peut-être été capturé, dit-elle.

— Par qui ?

Un cri rauque leur fit lever la tête.

Plusieurs corbeaux se tenaient dans le pré, assez loin devant eux. Deux fouillaient l’herbe autour d’une zone de terre remuée. Un autre resta perché sur un piquet avant de descendre à son tour. Lorsque l’un des enfants bougea, les oiseaux s’écartèrent par petits bonds, sans s’envoler tout de suite.

Eugénie saisit le bras de Nicolas.

— Par eux.

— Les corbeaux n’ont capturé personne.

— Ils surveillent la piste, dit Thérèse.

Nicolas observa les oiseaux. Ils n’avaient pas l’air de surveiller autre chose que le sol, mais cette version avait l’avantage de donner un but à leur sortie.

— S’ils surveillent, il faut passer sans qu’ils nous voient.

— Ils nous ont déjà vus, fit remarquer Thérèse.

— Alors sans qu’ils sachent où on va.

Les règles étant fixées, ils quittèrent le bord du chemin pour progresser derrière une haie basse. Eugénie se courbait tellement qu’elle avançait presque à quatre pattes. Thérèse retenait sa robe d’une main et la branche inutile de l’autre. Nicolas ouvrait la marche, s’arrêtant à chaque trouée pour regarder les corbeaux.

Les oiseaux continuaient à chercher leur nourriture. L’un d’eux s’envola vers un autre piquet. Les autres le rejoignirent par étapes, attirés par ce qu’il avait peut-être trouvé. Pour les enfants, ce déplacement devint aussitôt une manœuvre.

— Ils portent le secret plus loin, souffla Eugénie.

— Quel secret ? demanda Nicolas.

— Celui qu’on cherche.

— On ne sait pas ce que c’est.

— Sinon, on ne le chercherait pas.

Thérèse leva la main pour imposer le silence. Un des corbeaux venait de tirer quelque chose de clair hors de l’herbe. Il le lâcha, le reprit, puis s’écarta lorsqu’un autre s’approcha. De leur cachette, les enfants ne distinguaient qu’un bref éclat.

— Il a une clé, dit-elle.

— Une clé n’est pas blanche, répondit Nicolas.

— Celle-ci, si.

Le corbeau s’envola avec son butin. Après quelques battements d’ailes, l’objet retomba. L’oiseau descendit derrière une touffe d’herbe, tandis que les autres se dispersaient. Aucun ne regardait particulièrement les enfants ; pourtant ceux-ci eurent ensemble la certitude que le passage venait de leur être fermé.

Ils attendirent. Eugénie respirait si fort que Nicolas lui fit signe de se taire. Elle lui répondit qu’elle respirait normalement, ce qui déclencha une discussion murmurée sur la façon correcte de respirer lorsqu’on suivait des gardiens. Thérèse y mit fin en avançant seule jusqu’au prochain buisson.

Nicolas la rejoignit. Eugénie suivit après avoir déclaré qu’elle restait en arrière pour les protéger. À mesure qu’ils approchaient, les corbeaux s’éloignèrent. Deux prirent leur envol et se posèrent plus loin ; un troisième continua de fouiller le sol jusqu’à ce que Thérèse fût assez proche pour l’effrayer. Il rejoignit les autres dans un bruit d’ailes.

Les enfants se précipitèrent vers la touffe d’herbe.

Ils trouvèrent un morceau de coquille d’œuf, cassé sur un bord et couvert de terre.

Eugénie le contempla.

— C’est la clé.

— C’est une coquille, dit Nicolas.

— Une clé en forme de coquille.

Thérèse la prit du bout des doigts et la retourna. Il n’y avait rien dessous.

— Elle ouvre quelque chose qui est enterré.

Eugénie leva triomphalement sa cuillère.

Nicolas regarda la terre, puis la cuillère, puis le pré qui ne leur appartenait pas.

— On ne creuse pas ici.

— Juste un petit trou.

— Si papa nous voit, il va nous faire le reboucher.

— Alors on le rebouchera après.

Cette logique venait de sa sœur et avait donc de fortes chances de conduire à une mauvaise idée. Nicolas proposa plutôt de chercher l’endroit que la clé désignait. La coquille formait une pointe ; il l’orienta vers le bout du pré. Eugénie affirma qu’elle bougeait lorsqu’on la tenait correctement. Thérèse déclara qu’ils devaient suivre le premier corbeau qui repartirait.

Ils s’assirent dans l’herbe pour attendre. Les oiseaux, maintenant éloignés, avaient repris leur activité sans se soucier d’eux. L’un sauta sur un piquet. Deux autres se querellèrent brièvement, puis le groupe se déplaça vers les arbres qui bordaient le pré.

— Là, dit Thérèse.

Ils repartirent. Leur quête les mena jusqu’à un passage encombré de ronces où Eugénie voulut s’engager la première. Une épine accrocha sa manche et la retint. Elle poussa un cri, persuadée qu’une main venait de la saisir. Nicolas la délivra en écartant la branche.

— Je n’ai pas eu peur, dit-elle dès qu’elle fut libre.

— Tu as crié.

— Pour vous prévenir.

— De la ronce ?

— Tu vois bien qu’elle attrape les gens.

Thérèse examinait déjà un autre passage. Elle trouva une ouverture près du fossé, assez large pour qu’ils pussent se glisser entre deux arbustes. De l’autre côté, le terrain descendait légèrement vers un vieux mur de pierres. Ils ne l’avaient jamais approché par cet endroit et ne reconnurent pas tout de suite ce qui se trouvait derrière.

Le mur devint la limite d’un territoire inconnu.

Les corbeaux s’étaient posés dans les arbres plus loin. On entendait leurs cris sans toujours les voir. Par moments, une silhouette noire passait entre deux branches, puis disparaissait. Les enfants n’avaient plus besoin de les observer pour leur attribuer des intentions. Chaque appel annonçait leur arrivée. Chaque envol portait un message. Lorsqu’un silence tomba, Eugénie murmura que les gardiens retenaient leur souffle.

Nicolas posa une main sur les pierres et regarda par-dessus. Il aperçut un bout de chemin qu’il connaissait.

— On est près du grand chêne, dit-il.

Thérèse se hissa à son tour.

— De l’autre côté, oui. Pas de celui-ci.

Cela suffit à préserver l’aventure. Ils longèrent le mur jusqu’à une pierre plate où la mousse dessinait des lignes irrégulières. Thérèse y vit une carte. Eugénie reconnut un animal couché. Nicolas, après avoir résisté, admit qu’une des lignes pouvait ressembler à une rivière.

— Le secret est de l’autre côté de la rivière, conclut Thérèse.

— Il n’y a pas de rivière ici.

Eugénie planta sa cuillère dans la terre humide du fossé.

— Maintenant, si.

Ils travaillèrent tous les trois. Nicolas traça le cours, Thérèse consolida les rives avec de petits cailloux et Eugénie creusa un bassin si large qu’il engloutit presque la moitié du chemin. Ils versèrent l’eau qui restait dans une petite bouteille que Thérèse avait emportée. Elle disparut dans la terre avant d’avoir parcouru toute la rigole.

— La rivière est souterraine, expliqua Eugénie.

— Elle est surtout sèche, dit Nicolas.

— Il faut une offrande pour la réveiller.

Elle déposa la coquille au fond du bassin. Un corbeau cria dans les arbres. Eugénie recula vivement et heurta Thérèse.

— Ils savent qu’on a la clé.

Cette fois, Nicolas sentit lui aussi un frisson courir dans son dos. Il savait que le cri venait d’un oiseau, que la coquille n’ouvrait rien et que leur rivière était un trou boueux. Pourtant, derrière le mur, le chemin familier avait disparu de son esprit. Il ne restait plus que les branches serrées, les pierres moussues et les voix rauques de gardiens invisibles.

— Il faut rapporter le secret, dit-il.

— À qui ? demanda Thérèse.

— À grand-mère. Elle saura s’il est ancien.

Ils récupérèrent la coquille, rebouchèrent le bassin parce que Nicolas insista, puis repartirent par le même passage. La traversée des ronces fut plus difficile dans l’autre sens. Thérèse perdit sa ficelle et refusa de l’abandonner ; Eugénie utilisa cette fois sa cuillère pour retenir une branche, ce qui prouva selon elle qu’une cuillère pouvait servir à tout.

Quand ils retrouvèrent le pré, les corbeaux s’envolèrent presque tous ensemble. Les enfants s’immobilisèrent pour les regarder passer au-dessus d’eux. Les oiseaux prirent de la hauteur, tournèrent vers les champs et s’éloignèrent sans ordre apparent. L’un resta quelques instants en arrière avant de rejoindre le groupe.

— Ils vont dire qu’on a réussi, affirma Eugénie.

— Ils vont ailleurs, répondit Nicolas.

— Pour le dire.

Il ne trouva rien à répondre qui pût modifier sa version.

Les adultes étaient toujours près de la maison lorsqu’ils revinrent. Marie vit d’abord la terre sur leurs mains, Auguste la ronce accrochée à la robe de Thérèse, et François la cuillère qu’Eugénie avait glissée à sa ceinture. Jeanne, elle, regarda leurs visages.

— Vous avez donc trouvé quelque chose, dit-elle.

Eugénie posa la coquille devant elle avec cérémonie.

— Une clé gardée par les corbeaux.

— C’est une coquille d’œuf, précisa Nicolas.

— Il n’était pas obligé de le dire tout de suite, protesta sa sœur.

Thérèse raconta la piste, les gardiens, le territoire inconnu et la rivière souterraine. Elle s’efforçait de rester fidèle à ce qui s’était réellement passé, mais Eugénie ajoutait à mesure un prisonnier, trois pièges et un corbeau plus grand que les autres. Nicolas intervint chaque fois que l’écart lui parut trop important. À la fin, Auguste demanda s’ils avaient au moins retrouvé le maître du petit loup.

— C’était un chien, dit Nicolas.

— On ne sait pas, répondit Thérèse.

Jeanne prit la coquille et la nettoya avec le coin de son tablier.

— Et pourquoi me rapporter cette clé ?

— Parce qu’elle est ancienne, expliqua Eugénie. Plus vieille que toi.

— Alors elle est ancienne en effet.

Nicolas s’assit près de sa grand-mère.

— C’était comment, ici, quand tu étais petite ?

La question fit taire Eugénie. Jeanne regarda un instant le chemin au-delà de la cour, comme si la réponse pouvait encore s’y trouver.

— C’était ici, dit-elle enfin. Il y avait déjà les champs, les arbres, les travaux qu’on recommence chaque saison. Mais certaines maisons n’étaient pas là. D’autres ont disparu. Les chemins ont changé, et les visages aussi.

— Tout le village ? demanda Thérèse.

— Pas d’un seul coup. C’est bien cela qui est étrange. Un jour ressemble souvent à celui d’avant. Puis on se retourne, beaucoup plus tard, et on ne reconnaît plus tout.

Eugénie fronça les sourcils.

— Tu étais là avant l’Empereur ?

Jeanne sourit.

— Je suis née avec un roi. J’ai vu une République, un empereur, des rois encore, puis une autre République et maintenant un autre empereur. Les adultes changeaient les mots, les visages sur les pièces et les drapeaux. Les enfants, eux, trouvaient toujours un fossé où se salir.

Marie regarda les jambes couvertes de terre des trois explorateurs.

— Voilà au moins une chose qui ne change pas.

— Est-ce que c’était mieux avant ? demanda Nicolas.

Jeanne fit tourner la coquille entre ses doigts.

— C’était ma jeunesse. Ce n’est pas la même chose.

Il attendit la suite, mais elle rendit la clé à Eugénie et leur apprit qu’ils étaient partis bien plus longtemps qu’ils ne le croyaient. Auguste annonça qu’il était temps pour eux de reprendre le chemin. Sa femme rajusta la robe de Thérèse là où les ronces l’avaient froissée, puis salua Marie, François et Jeanne. La clé redevint une coquille posée dans la main d’Eugénie, et les gardiens de simples corbeaux déjà partis vers d’autres champs.

Les trois enfants accompagnèrent les parents de Thérèse jusqu’au chemin. Nicolas rappela à sa sœur que la coquille se briserait probablement avant leur prochaine exploration.

— Alors nous en trouverons une autre, dit Thérèse.

Elle repartit entre ses parents. Eugénie resta près de Nicolas jusqu’à ce qu’ils eussent disparu derrière les maisons, puis elle courut raconter à Jeanne qu’une seconde expédition venait d’être décidée.

Dans la maison, Marie rattrapa Nicolas avant qu’il s’assît à table. Une brindille était restée prise dans ses cheveux. Elle l’en retira et passa ses doigts dans les mèches en soupirant.

— Le peigne va encore avoir du travail.

— C’est la faute des ronces.

— Bien sûr.

Elle arrangea ses cheveux du mieux qu’elle put et le laissa rejoindre les autres. François servait le repas. Jeanne demandait à Eugénie si la rivière souterraine avait au moins pensé à se laver les mains. Le vieux bateau, posé près du mur depuis leur dernière navigation, n’avait servi à aucune aventure ce jour-là. Nicolas songea qu’ils pourraient le prendre la prochaine fois.

Puis son écuelle fut posée devant lui, et il n’y pensa plus.

Après le repas, tandis qu’Eugénie montrait une dernière fois la coquille à Marie et à François, Nicolas alla s’asseoir près de Jeanne. Sa grand-mère rangeait lentement ce qui était resté sur la table. Il prit un morceau de pain oublié, davantage par habitude que par faim, et attendit qu’elle eût fini.

— Grand-mère, quand tu as dit que tu avais connu un empereur avant celui d’aujourd’hui… tu l’avais vraiment vu ?

Jeanne secoua la tête.

— Non. Je n’ai jamais eu besoin de voir les hommes qui gouvernaient la France pour savoir qu’ils avaient changé.

— Alors comment tu le savais ?

— Leur nom arrivait jusqu’à nous. Il remplaçait celui d’avant dans les paroles des adultes, sur les pièces, sur les papiers. Parfois, les gens se réjouissaient. Parfois, ils avaient peur. Le plus souvent, ils continuaient surtout à travailler.

Nicolas mordit dans son pain.

— Et toi, tu avais peur ?

Jeanne replia le linge qu’elle tenait avant de répondre.

— Quelquefois. J’ai aussi été contente, fâchée ou simplement trop occupée pour comprendre. Quand on est enfant, on croit que les adultes savent exactement ce qui est en train d’arriver. Puis on grandit et on découvre qu’ils attendent souvent la suite, eux aussi.

Nicolas réfléchit à cela. Le monde qu’elle avait décrit lui paraissait fait de noms qui se chassaient les uns les autres, tandis que Vérieu demeurait à la même place.

— Tu voudrais que tout redevienne comme quand tu étais petite ?

— Non.

La réponse avait été immédiate. Jeanne posa le linge et se tourna vers lui.

— Si je retournais aussi loin, ta mère ne serait pas encore née. Ni toi, ni Eugénie. Je retrouverais certaines choses qui me manquent, mais je perdrais tout ce qui est venu ensuite.

Nicolas se rapprocha jusqu’à ce que son épaule touchât le bras de sa grand-mère.

— Alors le changement, c’est bien ?

— Pas toujours. Mais ce n’est pas parce qu’une chose nous manque que tout ce qui l’a suivie est mauvais.

Elle passa une main dans ses cheveux, y trouva une seconde brindille que Marie n’avait pas vue et la posa devant lui.

— Et certains changements demandent beaucoup de patience.

— C’est encore la faute des ronces.

— Bien sûr.

Jeanne l’attira un instant contre elle. Dans la maison, Eugénie recommençait le récit des gardiens, désormais deux fois plus nombreux que quelques heures auparavant. Nicolas écouta sa voix, celle de ses parents qui la corrigeaient ou l’encourageaient, et le petit rire de sa grand-mère tout près de lui.

Dehors, Vérieu avait retrouvé son calme. Le vieux bateau attendrait leur prochaine aventure, la coquille se briserait peut-être avant, et les corbeaux étaient partis depuis longtemps. Nicolas termina son morceau de pain sans se presser.