Au printemps de 1850, Nicolas Jullien avait trois ans. Il était né à Vérieu, un village du Nord-Isère, dans cette partie de la France où les collines annonçaient peu à peu les montagnes. Pour lui, le pays ne s’étendait pas beaucoup plus loin que les chemins autour de la maison. Grenoble appartenait aux conversations des adultes, Paris à un endroit plus lointain encore, d’où semblaient venir les mots de République, de gouvernement et de changements que son père prononçait parfois sans que Nicolas sût à quoi ils ressemblaient.
À Vérieu, le monde était plus facile à comprendre. Les charrettes passaient sur le chemin, les hommes travaillaient dans les champs ou dans leurs ateliers, les cloches annonçaient des heures que Nicolas ne savait pas encore lire. Le soir, on fermait la porte, on allumait la lampe lorsque le jour ne suffisait plus et la famille se retrouvait autour de la table. Le monde pouvait bien changer au-delà du village : celui de Nicolas lui paraissait solide.
Il y avait d’abord Marie, sa mère. Pour Nicolas, elle était celle qui savait toujours où il se trouvait, même lorsqu’il se croyait caché, et qui vérifiait encore qu’il n’avait ni froid ni faim après l’avoir fait quelques instants plus tôt. Il y avait François, son père, dont Nicolas savait reconnaître le retour au bruit de ses pas dans la cour. Il y avait enfin Jeanne, la mère de Marie et donc sa grand-mère, distinction dont il ne voyait pas très bien l’utilité puisqu’elle était simplement grand-mère pour lui.
Jeanne vivait dans la maison avec eux. Nicolas avait demandé autrefois pourquoi elle n’avait pas une maison avec papy. On lui avait répondu que papy était parti loin dans le ciel et qu’elle était venue vivre auprès de sa fille. Il avait longtemps cherché quelle route pouvait mener aussi haut avant de conclure que les adultes n’en savaient probablement pas beaucoup plus que lui. Depuis, la présence de Jeanne lui semblait aussi naturelle que celle du coffre ou de la grande table : elle avait toujours été là, du moins dans tout ce dont il se souvenait.
Ce soir-là, il l’attendait derrière la porte de la maison, une main serrée autour d’un petit morceau de bois qu’il avait décidé de transformer en bateau. Il n’avait encore ni voile, ni mât, ni même une forme qui pût convaincre quelqu’un d’autre que lui. Cela ne l’empêchait pas de le faire voguer depuis une heure sur les rainures du coffre, le bord de la table et les plis de la jupe de sa grand-mère.
— Pas sur moi, avait dit Jeanne en repoussant doucement l’embarcation. La rivière est fermée.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle épluche les navets.
Nicolas avait regardé le couteau, le navet et la jupe, sans trouver de lien certain entre les trois. Il avait néanmoins ramené son bateau sur la table. Sa mère, près du feu, surveillait une marmite en lui jetant des regards si fréquents qu’elle semblait craindre de le voir disparaître entre deux bouillons.
Quand les pas de François franchirent le seuil de la cour, Nicolas abandonna la navigation. Il tira le loquet avant que sa mère eût le temps de lui dire de ne pas toucher à la porte et se retrouva devant son père, les bras déjà levés.
François portait sous un bras un paquet enveloppé de toile. Quelques fibres claires s’échappaient d’un bord. Il posa le tout à l’abri, essuya ses chaussures et souleva Nicolas contre lui.
— Alors, qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ?
Nicolas brandit son morceau de bois.
— Un bateau.
François l’examina avec sérieux.
— Il lui manque peu de chose.
— Il lui manque tout, dit Marie.
Elle avait parlé sans se retourner, mais Nicolas entendit le sourire dans sa voix. Il se tortilla pour descendre, courut jusqu’à elle et tenta de lui montrer l’objet de plus près. Marie écarta aussitôt sa main de la marmite.
— Pas au-dessus du feu. Tu vas le lâcher.
— Non.
— Tu as lâché ta cuillère ce matin.
— Ce n’était pas le bateau.
Jeanne approuva d’un hochement de tête.
— C’est une défense solide.
Marie adressa à sa mère un regard qui ne produisit aucun effet. François, lui, s’assit sur le banc et tendit la main. Il fit tourner le morceau de bois entre ses doigts, puis en éprouva une arête avec le pouce.
— Demain, si tu restes près de moi et si tu ne touches à rien sans demander, on pourra arranger ça.
Nicolas demanda aussitôt :
— Après manger ?
— Après le travail.
— Et après manger ?
— Le travail vient avant.
Cette organisation lui parut regrettable, mais il accepta. L’odeur qui montait de la marmite rendait de toute manière difficile toute réflexion prolongée. Il s’approcha de la table pendant que Jeanne coupait le pain. Il suivit des yeux la première tranche, puis la deuxième, et enfin le morceau plus petit que sa grand-mère posa devant lui.
— Celui de papa est plus gros.
— Ton père est plus gros que toi.
Nicolas observa François. La réponse paraissait juste, ce qui ne la rendait pas satisfaisante.
La maison des Jullien n’était pas grande, mais Nicolas n’en connaissait aucun recoin inutile. Le coffre pouvait devenir une forteresse, l’espace sous la table une cachette, et le seuil un poste d’observation sur la cour, le chemin et les premières maisons de Vérieu. Au-delà, les toits s’écartaient entre les jardins, les prés et les arbres. Les jours de passage, une charrette faisait trembler les vitres. À d’autres heures, le village semblait tenir tout entier dans le son d’un marteau, l’appel d’une voisine ou les cloches qui réglaient la journée des adultes.
Nicolas, lui, mesurait surtout le temps aux repas et aux retours de son père.
Il mangea sa soupe avec application, raclant le fond de son écuelle alors que Marie venait à peine de s’asseoir. Elle lui donna un petit morceau de son pain avant même qu’il le demandât. Jeanne fit semblant de ne pas le voir, puis lui céda un bout de navet qu’elle avait gardé au bord de son assiette.
— Vous allez lui apprendre à tendre la main sans parler, dit François.
— Il n’a rien tendu du tout, répondit Jeanne. Il a regardé.
— Justement.
Nicolas baissa les yeux vers sa soupe pour cacher qu’il écoutait. Il aimait ces discussions où il était question de lui, surtout lorsqu’elles se terminaient par quelque chose à manger.
Après le repas, François déplia un instant la toile rapportée. Nicolas aperçut des feuilles épaisses, des morceaux aux bords irréguliers et des fibres que son père sépara avec précaution. Il se rapprocha, mais Marie posa une main sur son épaule.
— Tu laisses ton père tranquille.
— Il peut regarder, dit François.
Nicolas regarda donc. Il n’avait pas encore l’âge de comprendre ce que son père faisait du papier, ni pourquoi certaines feuilles méritaient d’être conservées à plat et d’autres mises de côté. Il savait seulement que François touchait chaque morceau avec une attention différente de celle des autres hommes lorsqu’ils froissaient une lettre ou enveloppaient un objet. Sous ses doigts, le papier n’était jamais tout à fait une chose ordinaire.
— Celui-là est mauvais, déclara Nicolas en désignant une feuille tachée.
— Il n’est pas bon pour tout.
— Alors il est mauvais.
François lui montra une bande qu’il avait découpée dans un bord intact.
— On peut encore se servir de ça.
Nicolas réfléchit, puis posa son bateau à côté.
— Pour la voile ?
Son père sourit.
— Pour la voile.
Marie soupira, mais elle alla chercher du fil.
Le lendemain, Nicolas emporta le bateau dans la cour. François en avait aminci la proue et fixé un mât court. La voile de papier penchait un peu, ce qui importait peu tant qu’aucun vent ne venait exiger d’elle un véritable travail. Nicolas la fit avancer dans la poussière, contourna le baquet, traversa une mer de cailloux et atteignit le pied du mur.
— Pas plus loin, dit Marie depuis le seuil.
Il se retourna. Elle tenait une corbeille contre elle. Depuis quelque temps, elle se déplaçait moins vite et s’arrêtait parfois au milieu d’un geste, une main posée sur son ventre. Nicolas avait demandé si elle avait mal. Elle lui avait répondu que non, puis Jeanne avait ajouté qu’il devait éviter de se jeter sur elle comme un veau. Il ne savait pas exactement comment se jetait un veau, mais il avait compris qu’il ne devait plus réclamer d’être porté.
— Je vais au mur.
— Tu es déjà au mur.
— De l’autre côté.
— Justement, non.
Il resta où il était. Sa mère rentra, satisfaite, mais Jeanne apparut presque aussitôt à sa place.
— Mets au moins quelque chose sur ta tête.
— Il n’y a pas de soleil.
— Il y a du vent.
— Le vent ne tombe pas sur la tête.
Jeanne lui posa tout de même un bonnet. Nicolas attendit qu’elle se retournât pour le retirer. Elle revint aussitôt, comme si elle avait des yeux jusque dans le dos, et le lui remit en l’enfonçant davantage.
Il reprit son voyage. Près des champs, au-delà des dernières maisons, plusieurs corbeaux se posaient derrière une charrue. Ils avançaient par bonds dans la terre retournée, se dispersaient au passage de l’homme et revenaient sitôt qu’il s’éloignait de quelques pas. Nicolas oublia le bateau. Il grimpa sur une pierre pour mieux voir.
Les oiseaux ne faisaient pas tous la même chose. L’un d’eux restait à l’écart, dressé sur ses pattes, tandis que les autres fouillaient les sillons. Deux se disputèrent quelque chose que Nicolas ne distingua pas. Le vainqueur s’envola jusqu’à un arbre. Le perdant le suivit presque aussitôt.
Nicolas prit son bateau sous le bras et marcha vers le chemin.
— Nicolas !
La voix de Marie le ramena dans la cour avant qu’il eût dépassé le portail. Il s’immobilisa, le pied encore levé.
— J’allais voir les oiseaux.
— Tu allais sortir sans demander.
— Ils vont partir.
— Et toi, tu vas rester.
Il regarda les corbeaux. Comme pour donner raison à sa mère, le groupe s’éleva au-dessus du champ dans un battement d’ailes désordonné. Il les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils se posassent plus loin, indifférents à sa déception.
Marie vint le chercher. Elle lui prit la main, examina ses genoux, remit son bonnet en place et lui demanda s’il avait froid. Nicolas répondit non à tout. Elle le ramena pourtant près de la maison.
— Tu ne peux pas courir après chaque chose que tu vois.
— Pourquoi ?
Marie ouvrit la bouche, puis se tourna vers Jeanne.
— Maman ?
— Parce que ta mère ne court plus assez vite pour te rattraper.
Nicolas considéra le ventre de Marie. On lui avait expliqué qu’un bébé s’y trouvait. Il avait d’abord cru qu’il pourrait le voir par le nombril, puis que sa mère l’avait peut-être avalé. Les explications suivantes n’avaient pas rendu les choses beaucoup plus claires.
— Quand il sortira, tu courras ?
— Pas tout de suite.
— Après ?
— Après, oui.
Cette promesse lui suffit. Il repartit jouer sous la fenêtre, à l’endroit exact où les deux femmes pouvaient le surveiller.
Les semaines suivantes, la maison changea sans que Nicolas comprît d’abord ce qui lui déplaisait. Jeanne lavait et repliait de petites pièces de linge qu’il n’avait jamais portées. Marie transformait une couverture usée, reprenant les bords avec des points serrés. François rentrait avec des planches ou déplaçait un meuble, et tous trois parlaient parfois à voix basse dès que Nicolas approchait.
Il savait bien que le bébé devait venir. Cependant, ce bébé qui n’était encore qu’un ventre rond et des préparatifs prenait déjà beaucoup de place.
Un soir, il trouva son bateau sur le coffre au lieu du rebord de la fenêtre.
— Qui l’a mis là ?
— Moi, répondit Jeanne. Il gênait.
— Il ne gênait pas.
— J’avais besoin de la place.
Sur le rebord séchaient plusieurs langes. Nicolas reprit le bateau et le serra contre lui.
— C’était sa place.
Jeanne posa le linge qu’elle tenait. Au lieu de rire, elle s’accroupit devant lui, avec un petit effort qui lui fit appuyer une main sur son genou.
— Alors nous allons lui en trouver une autre.
Ils examinèrent ensemble la pièce. Jeanne proposa le coin du coffre, Nicolas refusa. Nicolas proposa la table, Jeanne refusa. Ils finirent par dégager un espace sur une étagère basse, entre une bobine de fil et une boîte que personne n’ouvrait souvent. Nicolas y installa le bateau de travers.
— On le voit mieux, dit Jeanne.
Il soupçonna sa grand-mère de vouloir lui faire plaisir. Il décida malgré tout qu’elle avait raison.
Le bébé naquit une nuit où Nicolas fut réveillé par des pas et des voix derrière la cloison. Sa grand-mère entra dans son lit avant qu’il eût le temps d’en sortir.
— Rendors-toi.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien dont tu doives t’occuper.
— Maman est malade ?
— Non.
Le « non » arriva trop vite. Nicolas repoussa la couverture, mais Jeanne le retint. Elle s’allongea près de lui tout habillée et le ramena contre son épaule. Dans la pièce voisine, il entendit une porte, de l’eau versée, une voix de femme qu’il ne reconnut pas, puis celle de son père. Personne ne lui disait rien. C’était peut-être cela qui faisait le plus peur.
— Maman ! appela-t-il.
Jeanne posa une main sur sa poitrine.
— Elle t’entend. Reste là.
Il voulut appeler encore, mais un son aigu traversa la maison. Nicolas se tut. Ce n’était ni sa mère ni son père. Le cri revint, mince, furieux, impossible à ignorer.
Jeanne expira lentement.
— Voilà ta sœur.
— C’est elle qui fait ça ?
— C’est elle.
Nicolas attendit. Le bébé cria une troisième fois.
— Elle est fâchée ?
— Elle vient d’arriver. Elle ne sait pas encore.
Il trouva la réponse étrange, mais la présence de sa grand-mère et le calme revenu dans la voix des adultes finirent par le rassurer. Il ne se rendormit pas tout de suite. Chaque fois qu’il fermait les yeux, un bruit le faisait sursauter et Jeanne resserrait son bras autour de lui.
Au matin, François vint le chercher. Il avait l’air fatigué et heureux, deux choses que Nicolas n’avait jamais vues ensemble sur son visage.
— Tu veux rencontrer Eugénie ?
Nicolas ne savait pas s’il le voulait. Tout le monde semblait déjà connaître le prénom, alors qu’on ne lui avait rien demandé.
— Eugénie ?
— C’est le prénom de ta sœur.
— Non.
François s’arrêta, la main encore tendue vers lui.
— Non ?
— Elle doit s’appeler Cornélius.
Nicolas avait choisi ce nom plusieurs jours auparavant. Il l’avait trouvé assez beau pour un enfant et assez long pour que personne ne pût lui en proposer un meilleur. Sa mère avait ri la première fois qu’il l’avait annoncé, mais elle ne lui avait jamais dit que son choix était refusé.
— Cornélius est un prénom de garçon, expliqua François.
— Ce n’est pas grave.
— Ta mère et moi avons choisi Eugénie.
Nicolas considéra son père avec déception. Choisir un nom sans demander l’avis de celui qui allait devoir l’employer lui paraissait une manière bien peu raisonnable de faire les choses.
— On peut lui demander.
Un cri s’éleva dans la pièce voisine.
Nicolas leva un doigt, convaincu d’avoir obtenu une réponse.
— Elle veut Cornélius.
François se frotta les yeux, mais Nicolas vit bien qu’il retenait un sourire.
— Viens rencontrer Eugénie. Tu pourras essayer de la convaincre.
Il descendit du lit et suivit son père, sans renoncer à Cornélius.
Marie était couchée, plus pâle que d’habitude. Nicolas courut vers elle. Jeanne le rattrapa par les épaules avant qu’il ne grimpât sur le lit.
— Doucement.
— Je veux voir maman.
— Je suis là, dit Marie.
Elle lui tendit la main. Nicolas la prit et la garda entre les siennes. Puis la couverture bougea contre elle. Il aperçut un visage rouge, des yeux fermés et une bouche qui cherchait déjà une raison de se plaindre.
— Elle est petite, dit-il.
— Toi aussi, tu étais petit.
— Pas comme ça.
François étouffa un rire. Marie lui demanda s’il voulait toucher la main de sa sœur. Nicolas avança un doigt. Les doigts d’Eugénie se refermèrent autour, sans douceur et sans hésitation.
Il resta immobile.
— Elle ne veut pas me lâcher.
— Tu vois, dit Jeanne, elle t’aime déjà.
Nicolas n’en était pas certain. La petite main serrait fort pour quelqu’un qui dormait. Lorsqu’elle s’ouvrit enfin, il récupéra son doigt et le frotta contre sa chemise.
Pendant quelques jours, Eugénie fut moins une personne qu’un bruit autour duquel toute la maison s’organisait. Quand elle dormait, il fallait parler moins fort. Quand elle criait, sa mère la prenait. Quand Nicolas appelait sa mère pendant qu’elle la nourrissait, on lui répondait d’attendre.
Attendre devint le mot qu’il aimait le moins.
— Maman, regarde mon bateau.
— Attends un instant.
— Grand-mère, viens dehors.
— Attends que j’aie fini.
— Papa, je peux…
— Attends, Nicolas.
Il attendait, et Eugénie continuait à prendre les bras, les yeux et le temps de tout le monde. Même ses repas semblaient plus importants. Marie s’inquiétait lorsqu’elle buvait peu ; Jeanne comptait les heures ; François se penchait sur le berceau avec une gravité que Nicolas trouvait excessive. Personne n’avait jamais contemplé son écuelle avec autant d’attention.
Un midi, Marie posa devant lui un morceau de pain et retourna aussitôt près du bébé. Nicolas regarda la tranche. Elle était plus petite que celle de la veille.
— Grand-mère.
— Quoi ?
— Mon pain.
Jeanne suivit son regard.
— Il est là.
— Il est petit.
— Il y en a encore.
— Maman me donne toujours plus.
Marie, qui berçait Eugénie près du feu, releva la tête.
— Alors demande-moi.
Nicolas ne répondit pas. Demander revenait à reconnaître qu’elle n’avait pas vu toute seule. Il mordit dans le pain avec une dignité offensée. Jeanne coupa une tranche supplémentaire et la glissa dans son écuelle sans commentaire.
Il la mangea, mais sa victoire n’en fut pas une.
Plus tard, alors qu’Eugénie dormait enfin, Nicolas grimpa sur le coffre pour récupérer son bateau. La voile s’était détachée. Il alla trouver son père dans la cour.
François travaillait sur une feuille posée devant lui. Nicolas resta à côté sans parler. Son père leva les yeux.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Nicolas montra le mât nu.
— Je vois. Apporte le fil.
— Grand-mère en a besoin.
— Demande-lui.
— Elle s’occupe d’Eugénie.
François posa ce qu’il tenait. Il observa son fils un moment, puis lui fit signe d’approcher.
— Et toi, de quoi est-ce que tu t’occupes ?
— De mon bateau.
— C’est important aussi.
Nicolas hocha la tête, soulagé que quelqu’un le comprît enfin.
Ils retrouvèrent un bout de fil et découpèrent une nouvelle voile dans une chute de papier. François la fixa pendant que Nicolas maintenait le bateau entre ses genoux. Il lui montra comment ne pas tirer trop fort, comment faire passer le fil sans déchirer le bord et comment recommencer lorsque le premier nœud glissait.
— Eugénie ne sait rien faire, dit Nicolas.
— C’est vrai.
— Elle crie.
— Ça, elle sait très bien le faire.
Nicolas sourit malgré lui.
— Elle prend toujours maman.
François ne répondit pas tout de suite. Il resserra le nœud, coupa le fil avec son couteau et rendit le bateau.
— Ta mère est fatiguée. Ta sœur a besoin d’elle pour tout. Toi, tu sais déjà beaucoup de choses.
Nicolas regarda la voile neuve.
— Je sais faire les nœuds ?
— Pas encore.
— Alors je ne sais pas tout.
— Heureusement. Sinon, qu’est-ce que je pourrais t’apprendre ?
La réponse lui plut. Il posa le bateau, saisit le bout de fil abandonné et essaya de reproduire le geste de son père. Le fil lui échappa deux fois. À la troisième, il obtint une boucle informe que François déclara utilisable pour quelque chose, un jour, peut-être.
Lorsqu’ils rentrèrent, Marie dormait assise, la tête appuyée contre le dossier de la chaise. Eugénie reposait dans ses bras. Jeanne leur fit signe de marcher doucement. Nicolas posa son bateau et s’approcha.
Le bébé ouvrit les yeux. Il s’attendit à ce qu’elle criât. Elle le regarda sans paraître le voir, bâilla et referma les paupières.
— Elle n’est pas très intéressante, murmura-t-il.
— Attends, répondit Jeanne.
Il fronça les sourcils. Elle sourit et l’attira contre elle. Cette fois, attendre ne lui parut pas tout à fait aussi pénible.
Les saisons passèrent sur Vérieu, et la maison changea avec elles. Le berceau quitta le côté du lit. Les petits vêtements furent repris, remplacés, rangés. Eugénie apprit à s’asseoir, à se lever en s’agrippant à ce qui se trouvait devant elle, puis à traverser la pièce avec l’obstination chancelante de ceux qui refusent encore de croire aux chutes. Nicolas cessa peu à peu de se souvenir du temps où il fallait parler moins fort.
Quelques années plus tard, par un après-midi clair, deux enfants étaient accroupis derrière le muret de la cour.
Nicolas avait grandi. Ses genoux dépassaient d’un pantalon déjà marqué de poussière et ses cheveux noirs lui tombaient devant les yeux chaque fois qu’il se penchait. À côté de lui, Eugénie tenait entre ses mains le vieux bateau, privé depuis longtemps de sa voile de papier.
— Tu le gardes droit, dit Nicolas.
— Je le garde droit.
— Non, là tu le penches.
— C’est la tempête.
Cette explication rendait toute objection inutile. Nicolas creusa une rigole dans la terre humide avec un morceau de bois. Ils avaient détourné un peu d’eau du baquet, juste assez pour former une rivière qui serpentait jusqu’au pied du mur. Leur mère leur avait interdit d’en prendre davantage. Ils en avaient conclu qu’elle autorisait la quantité déjà prise.
Eugénie posa le bateau sur l’eau. Il resta immobile.
— Il ne va pas.
— Il faut pousser derrière.
Elle plongea les deux mains dans la rigole et envoya une vague qui fit chavirer le bateau, inonda les chaussures de Nicolas et détruisit une partie de la rive.
— Pas comme ça !
— Tu as dit de pousser.
— L’eau, pas toute la rivière.
Eugénie éclata de rire. Nicolas voulut conserver son sérieux, mais l’état du bateau, planté la proue en terre, eut raison de lui. Il le redressa et entreprit de réparer la berge pendant que sa sœur écopait avec une coquille de noix.
Au-delà de la cour, des corbeaux passèrent au-dessus des champs. Leur cri fit lever la tête à Nicolas. Il en compta quatre, puis cinq lorsqu’un dernier rejoignit le groupe depuis un arbre. Ils décrivirent un large cercle avant de poursuivre leur route vers les prés.
— Ils vont où ? demanda Eugénie.
— Là-bas.
— Tu ne sais pas.
— Je sais qu’ils vont là-bas.
— Moi aussi.
Ils les regardèrent disparaître derrière les arbres, puis Eugénie reposa le bateau dans l’eau. Les oiseaux n’avaient pas ralenti. Aucun ne s’était détaché du groupe. Nicolas les oublia dès que l’embarcation franchit sans chavirer le coude de leur rivière.
— Il va jusqu’au portail ! cria Eugénie.
— Non, il faut faire un barrage avant.
— Pourquoi ?
Nicolas regarda la boue qui avançait vers les pierres de la cour. Il entendait déjà ce que leur mère dirait en la voyant.
— Parce que sinon on va se faire gronder.
Ils se mirent au travail avec une urgence nouvelle. Eugénie apporta des cailloux trop gros ; Nicolas les plaça tout de même. Elle boucha une fuite avec ses doigts pendant qu’il renforçait l’autre côté. Lorsqu’ils eurent terminé, ils contemplèrent leur ouvrage, accroupis côte à côte, les mains sales et les chaussures trempées.
— Nicolas ! Eugénie !
La voix de Marie sortit de la maison.
Ils échangèrent un regard.
— Elle sait, chuchota Eugénie.
— Pas encore.
Jeanne apparut sur le seuil. Elle vit la rigole, le baquet, les vêtements mouillés et le barrage dont l’eau commençait déjà à déborder.
— Votre mère vous cherche.
— On arrive, répondit Nicolas.
Jeanne regarda leurs mains.
— Vous allez d’abord passer par le seau.
Elle n’avait pas l’air réellement fâchée. Nicolas se releva, récupéra le bateau et tendit la main à Eugénie pour l’aider à franchir la rivière. Elle sauta par-dessus, glissa à la réception et l’entraîna presque avec elle. Il la retint par le bras.
— Doucement, dit-il, prenant sans s’en apercevoir le ton que sa mère employait autrefois avec lui.
— Je ne suis pas tombée.
— Parce que je t’ai tenue.
— Je ne serais pas tombée.
Nicolas renonça à discuter. Ils rejoignirent Jeanne, qui frotta leurs mains l’une après l’autre et déclara l’eau du seau bonne à changer. Dans la maison, le repas était prêt. François venait de rentrer et posait son paquet sur le coffre. Marie remplit les écuelles tandis qu’Eugénie racontait déjà la tempête, le naufrage, le barrage et la façon dont elle avait sauvé le bateau.
— C’est moi qui l’ai sorti, protesta Nicolas.
— Mais c’est moi qui l’ai vu couler.
François considéra cette précision avec gravité.
— Sans témoin, les grandes catastrophes sont vite oubliées.
Eugénie se tourna vers son frère avec un air triomphant. Nicolas leva les yeux au ciel et s’assit. Marie posa devant lui une tranche de pain, puis une autre devant Eugénie. Nicolas compara machinalement les deux.
La sienne était un peu plus grande.
Il mordit dedans, satisfait, avant de tendre à sa sœur le morceau de croûte bien grillé qu’elle préférait. Eugénie le prit sans interrompre son récit. Sous la table, son pied trouva celui de Nicolas et resta appuyé contre lui.
Dehors, le soir descendait sur Vérieu. Une charrette passa sur le chemin, les vitres frémirent, puis la maison retrouva les voix de la famille et le bruit des cuillères. Nicolas demanda une seconde part. Eugénie aussi.
Jeanne se leva en affirmant qu’ils finiraient par les ruiner. Marie sourit et François partagea ce qui restait. Le vieux bateau séchait près du feu, penché contre le mur. Personne ne songea à lui chercher une autre place.